LE PETIT GENEST
française près les États-Unis de l'Amérique, et à Versailles, où il s'est arrêté avant d'aller s'embarquer, il débitait, avec autant de folie que d'insolence, que la vue d'un roi lui faisait horreur. Sa sœur aînée, à qui j'ai rappelé ce propos, ne l'a point nié ; sans entreprendre de l'excuser, elle m'a répété ce que le petit Genest lui avait dit pour sa justification : a Je sais bien dans quel vaisseau je devrais être, mais je ïai vu faire naufrage; il était impossible qu'il se sauvât, et je nai pas eu le courage d'y rester. Blâmez-m'en si vous l'osez; quant à moi, je louerai tous ceux qui en ont fait autant que moi. »
Ceci me conduira bientôt à une importante lettre qui me fut écrite d'Aix-la-Chapelle par mon ancien ami, le ministre M. Bertin, peu de temps après que nous eûmes quitté l'appartement de M. de Bombelles pour nous établir au château. Voyons d'abord comment nous y arrivâmes. Le logement que j'avais toujours habité à Paris, place Vendôme, ne pouvait m'être conservé. C'était sous mon propre nom qu'était passé le bail de la maison entière; j'avais le plus grand intérêt à en être déchargé. Lorsque M. le garde des sceaux Champion eut fait meubler le cabinet de la chancellerie de Paris d'une partie des livres de notre bibliothèque ministérielle, je lui proposai de trouver bon que je transportasse à la chancellerie de Versailles les meubles nécessaires à mon installation en quelque endroit que l'on me plaçât, et les livres de ma bibliothèque personnelle que, depuis les derniers événements, je n'entendais pas laisser confondre avec ceux dont je n'étais que le dépositaire. Ce fut alors que commença véritablement mon déménagement de Paris, car M. l'archevêque de Bordeaux se prêta là-dessus à tout ce que je demandai. Je fis venir peu à peu mon mobilier, mes livres et mes papiers , qui restèrent entassés dans
quelques chambres de la chancellerie jusqu'au temps où je pus me mettre en possession de l'appartement que l'on me donna au château, et qui n'était pas celui que l'on m'avait promis.
J'étais encore dans celui de M. de Bombelles, où j'avais même arrangé les livres auxquels je tenais le plus, quand, par malheur, je fixai un peu trop l'attention de Necker, qui plus que jamais travaillait à assurer les fondements de sa république aristocratique, et à établir la promiscuité des cultes, afin de nous accoutumer à compter la religion pour rien. Sa fille, Mme de Staël, était aussi impie que lui; mais sa femme était religieuse et bonne calviniste, quoique disposée à la plus parfaite tolérance. Mes liaisons avec M. Coster m'avaient rendu suspect à cette famille. Necker me ménageait; il m'avait remercié de mon Exposition et défense; il m'avait fait payer les trois cents livres que le Roi avait bien voulu souscrire pour vingt-cinq exemplaires de cet important ouvrage, et comme je ne pouvais encore perdre l'espérance de le ramener à la monarchie, lorsque je croyais avoir à lui suggérer quelque grande idée, quelque moyen honnête de sauver la France, j'écrivais à mon ami Coster, avec qui j'étais convenu qu'il lui ferait lire toutes mes lettres; ainsi, sans voir le perfide, je me livrais à lui.
Dans la maison dont nous habitions alors le premier, les autres appartements étaient occupés par de bons et honnêtes citoyens, qui pourtant ne méritaient pas tous la même confiance de notre part. Au premier étage, Mme Moreau avait fait poser un réverbère qu'elle payait par mois à l'ouvrier qui nous le louait. Celui-ci , ne voulant pas que personne y touchât que lui, et ne demandant pas mieux que de consommer beaucoup d'huile, le laissait brûler une partie de la nuit. Nous étions, comme