‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 222 sur 302 · MME GAMPAN ET SON BEAU-PÉRE · texte numérisé non relu

MME GAMPAN ET SON BEAU-PÉRE

qu'il me faut, et ce que je n'eusse jamais trouvé sans vous. » Sur l'usage qu'elle en voulait faire, elle prit l'ordre de la Reine, et m'assura que Sa Majesté n'avait jamais lu la première ligne de cette production, qui, dans le peuple même, avait eu beaucoup de succès. Il est facile de juger, après cela, des soins minutieux que l'on s'était donnés pour que je n'approchasse point de cette princesse.

Depuis sa mort injuste et cruelle, Mme Campan (1), celle de ses femmes de chambre qui réunissait le plus d'esprit et de connaissances, Mme Campan, établie aujourd'hui à Saint-Germain et fille de Genest (2), créature comme moi du très vieux maréchal de Noailles, ministre, s'est empressée de justifier auprès de moi la conduite de son beau-père, qui très certainement avait été mon plus grand ennemi auprès de la Reine, s'était rendu maître de sa bibliothèque, et avait obtenu qu'on attribuât à cette place des appointements considérables. Elle m'a affirmé que l'abbé de Vermond et les Choiseul m'avaient si fort redouté, qu'à l'entrée de Marie-Antoinette en France, ils lui avaient fait promettre de m'écarter entièrement!

Voici l'histoire, vraie ou fausse, que la spirituelle Mme Campan m'a contée à ce sujet, et qu'il a bien fallu que j'acceptasse pour bonne. Campan, son beau-père, ayant voulu, prétendit-elle, me rétablir au moins dans

(1) Jeanne-Louise-Henriette Genest, dame Campan, née à Paris en 1752, nommée à quinze ans lectrice de Mesdames Victoire, Sophie et Louise, filles de Louis XV, devint trois ans plus tard première femme de chambre de Marie-Antoinette et lui resta dévouée jusqu'à la fin. Après la chute de Robespierre, elle ouvrit à Saint-Germain un pensionnat bientôt célèbre; en 1805, Napoléon lui donna la charge de surintendante de la maison impériale d'Kcouen, qui lui fut enlevée à la Restauration; elle mourut en 1822.

(2) Edme- Charles Genest, littérateur, premier commis au ministère des Affaires étrangères sous le ministère Choiseul, secrétaire interprète du comte de Provence, mort en 1781.

l'estime de la Reine, et me faire accorder les dédommagements qui m'étaient dus et auxquels je n'avais jamais pensé, s'avisa de lui dire : « C'est un homme de beaucoup d'esprit, et dont les connaissances pourraient vous être utiles. » — « Je le sais bien, lui répondit Sa Majesté ; non seulement il a beaucoup d'esprit, mais il en a trop, et j'ai été avertie, dès Strasbourg, de le regarder comme mon plus grand ennemi. » En dépit des assertions de Mme Campan, je n'ajoute pas entièrement foi à cette histoire; ma disgrâce avait été plus habilement filée. Yermond avait sans doute voulu m'écarter : il l'avait promis à M. de Ghoiseul; mais Campan avait cherché à se mettre à ma place, et Vermond le connaissait assez bien pour savoir qu'il ne courait aucun risque à la lui laisser prendre.

Puisque je suis à portée de prouver que la Révolution française a été l'effet de cet esprit de vertige auquel la justice de Dieu avait livré notre misérable patrie, je ferai remarquer combien d'esprits malfaisants la colère du ciel avait rassemblés autour d'un trône chancelant et sur le point de tomber. Ce Genest, le plus laborieux des instituteurs d'une famille originairement très chrétienne et très fidèlement royaliste, ce Genest qui, lorsque je travaillais à YObservateur hollandais, avait ordre de traduire pour moi tous les papiers anglais dont j'avais besoin, ce Genest, dont j'appelais la fille aînée ma Calliope,. n'a laissé qu'un fils (1), prodige de science, et qui, sous l'ancien régime, eût pu aspirer à tout. Eh bien, ce frère unique de Mme Campan et de ses trois sœurs s'est montré en Russie, où il était employé comme secrétaire d'ambassade, l'ennemi le plus irréconciliable de tous les rois de l'Europe. Il est actuellement ministre de la république

f (1) Edmond Genest, né à Versailles en 1765, fut ambassadeur aux Etats-Unis, s'y fit naturaliser, et y mourut en 1834.

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