TALLEYRAND, ÉVÊQUE D'AUTUN
qu'il avait toujours fait de l'agiotage sa principale occupation. C'est d'après ses calculs qu'il m'affirma, plus d'une fois, que l'Assemblée nationale se trompait ou cherchait à tromper la nation lorsqu'elle déclarait la banqueroute honteuse et impossible. Il ne connaissait, lui, d'autre ressource à la France, et il n'y a qu'à lire les lettres de Mirabeau écrites à M. de Galonné et intitulées : Histoire secrète de la cour de Berlin, pour être persuadé que lui et l'abbé de Périgord, alors agent du clergé et intimement lié avec le plus méchant des hommes, ne s'étaient vendus au ministre des finances qu'à condition qu'il leur donnerait une grosse part dans les profits de la Caisse d'escompte ou dans l'agiotage des emprunts chez l'étranger.
A l'époque où je le vis, je m'aperçus bien que cette Caisse d'escompte, où il avait commencé son séminaire ministériel, avait mal payé ses talents. Il me déclara qu'il fallait ou la banqueroute totale ou la totalité des biens du clergé. On ne prévoyait point encore l'émigration, et il n'a jamais été de l'avis des assignats; mais, selon lui, tout était bon pour forcer le Roi à abandonner, à livrer même, l'or, l'argent et les fonds du clergé (1). J'ai lieu de croire qu'après bien des mauvais calculs, il en était venu enfin à désespérer de ses projets tant que l'on conserverait encore dans l'Assemblée quelque respect pour la religion. Il était le plus débauché des hommes : il lui fallait de l'argent pour payer des femmes, et il sentait que l'apostasie était le moyen le plus sûr de faire sa fortune pécuniaire, et de briser tous les liens qui pouvaient encore le gêner.
Lors de ma dernière visite, il me tint ce discours en
(1) Talleyrand, le 10 octobre 1789, avait proposé à l'Assemblée nationale l'aliénation des biens du clergé ; elle fut votée dans la. séance du 2 novembre suivant, malgré l'opposition de l'abbé Maury.
propres termes : « Ne vous y trompez pas : l'Assemblée nationale a manqué son coup et ne fera rien qu'y vaille. Tout ceci doit finir par la force, et c'est une aristocratie armée et conquérante qui mettra les rois à la raison. Ils ne nous accorderont jamais notre liberté : c'est à la nation à la conquérir. Souvenez-vous de ce que je vous dis : les pouvoirs ont été mal donnés; les députés, avec leurs mandats qu'on leur alléguera toujours, ne feront qu'une plate et mauvaise besogne; on en viendra, croyez-moi, à une Convention nationale. » Il faut remarquer qu'il me disait tout cela en 1791, plus de six mois avant la fin de l'Assemblée constituante (30 septembre 1791) et le commencement de l'Assemblée législative. Bien souvent depuis ce temps-là, j'ai été tenté de le placer au nombre des plus hardis conjurés , auxquels les chefs d'un grand et terrible complot ne cachaient rien. Dans l'hiver de 1790 à 1791, j'étais assez réintégré à l'hôtel de Laval pour aller m'y établir toutes les fois que mes affaires m'appelaient à Paris; mais à Versailles, pendant l'absence de la Cour, je ne cherchais, je l'avoue, qu'à me raccrocher à quelques sociétés agréables : ça a été toute ma vie un véritable besoin, que j'ai mis à côté du travail et de l'étude. Au mois de juillet 1789, lorsque nous étions arrivés à Versailles comme de pauvres réfugiés, Monsieur, qui avait offert à son premier conseiller une chambre au château, voulut bien aussi lui loger ses chevaux et sa voiture. Le maréchal de Laval, chez lequel autrefois nous mettions tout cela, avait besoin de ses écuries et de ses remises. Mon prince daigna me prêter les siennes, et m'adressa à M. Quincerot, l'un de ses écuyers, qui lui a été plus fidèle que le Montesquiou-Fezensac (1). J'eus alors occasion de voir
(1) Anne-Pierre, marquis de Montesquiou-Fezensac, né en 1739, menin des Enfants de France, premier écuyer du comte de Pro-