MME DE SAINTE-HERMINE
Sur ces entrefaites, le vicomte mourut; ses enfants héritèrent de la protection du prince et de la faveur du marquis, leur oncle. Mme de Sainte -Hermine avait le droit de renoncer à la communauté; elle se fît une conscience de payer les dettes de son mari. Nous l'avions rencontrée autrefois chez madame sa belle-sœur et chez la marquise de Polignac; nous la retrouvâmes à Versailles, à l'hôtel de Condé, livrée aux soins de l'éducation de ses enfants. Sa position et sa conduite nous inspirèrent une véritable admiration et un intérêt très tendre. Sa fille aînée, sans dot, a contracté depuis un très riche et très honnête mariage avec l'un des plus anciens et des meilleurs amis de M. de Clédat (1). M. de Cress, plein de générosité et de désintéressement, afin de payer les dettes de son gendre, et de seconder les soins que se donnait sa fille pour l'établissement d'un puîné qui restait à pourvoir, consentit à vendre la plus belle de ses deux dernières terres^ et revint à Versailles habiter avec sa fille, qui le décida à accepter un plan de vie et de conduite seul capable de sauver les débris de la fortune qu'il leur partagea. Je ne parlerai plus d'elle qu'à l'occasion de sa captivité, quand, sous le couteau de Robespierre, nous fûmes réunis, l'un et l'autre, à la prison des Récollets.
Au nombre des pièces qui, à cette époque, furent livrées au feu, je dois mentionner une lettre que je reçus d'Aixla-Chapelle, dans le cours de l'année 1791, pendant que nous traitions, avec les parents de M. de Clédat, la grande affaire du mariage de ma fille. L'émigration était alors le vœu de cette dernière : elle mettait sa main à ce prix et fixait au retour de Coblentz, où elle voulait envoyer son amoureux, l'époque de la célébration de son mariage : il
(1) Gendre de Moreau, comme on le verra plus loin.
n'eût jamais eu lieu si nous l'en avions crue. M. de Clédat désirait aussi émigrer; mais il disait, comme Achille dans Iphigénie : « Je ne partirai que son époux. » Si nous y avions consenti, ma fille serait peut-être veuve aujourd'hui. Sa mère et moi, nous opposâmes une ferme résistance à ce beau projet ; nous avons toujours pris pour devise ce verset du psaume lxi : Deus adjutor meus non emigrabo. Les oncles de M. de Clédat pensaient comme nous, et ils trouvèrent très mauvaise l'escapade de son frère Félix, qui partit et n'est point revenu.
Sur la liste des émigrés qui ne sortirent de France que dans l'intention d'y rentrer les armes à la main , je ne mettrai jamais mon ancien ami, M. Bertin. Depuis qu'en 1780, il avait quitté le ministère, il n'avait eu dans sa patrie que des chagrins et des dégoûts. Il s'était retiré à Chatou, qu'il avait acquis du vivant de Louis XV. Ce prince lui avait voulu donner cent mille écus pour y bâtir un château; M. Bertin les avait refusés; il vivait là avec sa nombreuse famille, et, pour son plaisir, faisait travailler à grands frais le village entier aux jardins anglais qui étaient alors son goût dominant. J'ai été témoin de ce qu'il dépensait pour nourrir les pauvres : il ne fit que des ingrats. Il y avait longtemps qu'il prévoyait les malheurs de la France : il vendit sa terre. Nous avions à Bruxelles, ou plutôt à Anvers, un ami commun, l'évêque de cette ville, mon confrère à l'Académie (1), qui, plus d'une fois, m'a offert très inutilement une retraite sur les bords de l'Escaut. M. Bertin le pria — et c'est l'évêque qui me l'a mandé — de lui chercher une terre ou dans le Brabant ou même en Hollande. En attendant cette acquisition , le malheureux ex-ministre s'installa à Aix-la-Chapelle .
(1) L'Académie impériale et royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, dont Moreau faisait partie depuis le 23 octobre 1776.