LE JEU DU PORTEFEUILLE
l'envie d'organiser à Chambourcy une de ces assemblées qu'elle regardait comme des espèces de fêtes. Le 11 mai 1791, nous allâmes donc préparer dans notre salon tout ce qui était nécessaire pour tenir, dans les comités du Printemps^ cette belle séance où nous nous amusâmes tant, et dans laquelle je fus agrégé à une nombreuse société d'enfants. Mme de Talaru et son amie Mme d'Amblures y vinrent avec Mlle Césarine; notre ami Le Blond (1) s'y rendit de Paris. Le festin fut digne d'un vieux seigneur qui jouait de son reste : nous n'avions point encore vendu notre argenterie, et notre projet était de passer là six semaines, à partir du jour de cette brillante et bruyante fête.
Nous trouvâmes à Chambourcy bien des germes de troubles, un esprit général d'insurrection parmi les habitants. Nous y trouvâmes aussi une belle, grande et très éloquente Hollandaise, que l'on nommait Mme Hornmann. A Harlem, dont elle avait épousé un assez honnête citoyen, elle avait été l'une des plus actives et des plus implacables ennemies du stathouder (2). Elle était la dernière héritière de Barnevelt (3), et avait attaché à son char un certain M. Palbot, de Saint-Germain. Le curé Tupigny s'était lié avec eux et montait la garde; nous avions pour maire M. de Crousillac, pour procureur de la
(1) En dehors d'ouvrages sur des questions très sérieuses, Le Blond a composé le Portefeuille des enfants, Paris, 1784 et années suivantes.
(2) Guillaume V, dernier stathouder de Hollande, qui succéda à Guillaume IV en 1751, et sous lequel la Hollande fut conquise par les Français en 1794-1795.
(3) Jean Van Olden Barnevelt, né en 1549 à Amersfoort, grand pensionnaire de Hollande, savant magistrat, habile diplomate, lutta contre le stathouder Maurice de Nassau, prince d'Orange, dont l'ambition menaçait la liberté de la Hollande. Arrêté sur les ordres de celui-ci, jugé par des commissaires qui lui étaient vendus, il fut condamné à mort et eut la tête tranchée en 1619.
commune Vincent Bourgeois, très aisé révolutionnaire. Le 21 juin, ce Palbot, que je viens de nommer, accourt nous apprendre, avec l'air de la plus grande consternation, le départ du Roi et les troubles effroyables que cet événement inattendu excitait dans Paris. Je m'imaginai un instant que le plan de cette fuite avait été plus sérieusement concerté ; Mme Moreau en jugea mieux que moi. Ceux qui avaient inspiré cette funeste résolution à la famille royale étaient bien décidés à courir après elle et à l'arrêter : La Fayette était déjà sûr de devenir son geôlier. Nous fûmes instruits, peu de jours après, de cette horrible retour de Varénnes et de toutes les circonstances dont il fut accompagné. Je me contenterai de faire observer ici que les trois députés qui, envoyés par l'Assemblée pour ramener à Paris les illustres captifs, crurent, en se plaçant dans le carrosse du Roi, monter eux-mêmes sur un char de triomphe, ont tous payé cet attentat de leur vie (1).
(1) Les trois commissaires envoyés par l'Assemblée nationale pour ramener Louis XVI à Paris furent : Pétion, Barnave et Latour- Maubourg. Les deux premiers seuls montèrent dans la voiture du Roi; Mme de Tourzel, gouvernante des Enfants de France, qui dut leur céder sa place, alla rejoindre Latour-Maubourg dans la voiture qui avait amené les trois députés. — ■ Pétion et Barnave eurent en effet une triste fin : le premier, proscrit avec les girondins, s'enfuit, et l'on retrouva dans les landes de Bordeaux son cadavre à demi dévoré par les loups. Le second, décrété d'accusation en 1792, enfermé au fort Barraux (Isère), fut, après quinze mois de réclusion, transféré à Paris, traduit devant le tribunal révolutionnaire le 28 novembre 1793 et envoyé à l'échafaud. Latour-Maubourg accompagna La Fayette à l'armée du Centre en qualité de maréchal de camp, quitta l'armée avec lui le 20 août 1792 et comme lui passa la frontière, partagea sa captivité en Autriche, ne recouvra la liberté qu'en 1797, ne fut rappelé en France, par Bonaparte, qu'après le 18 brumaire (9 novembre 1799), devint membre du Corps législatif en 1801, sénateur en 1806, commandant militaire de Cherbourg et enfin pair de France en 1819, et mourut en 1831. Sa longue détention doit avoir causé l'erreur de Moreau.