LE GARDE DU SCEAU DUPORT-DUTERTRE
Un homme encore plus coupable qu'eux, et dont je prédis avec certitude le supplice, fut le garde du sceau Duport-Dutertre (1). En partant, le Roi lui avait ordonné, comme à son ministre, de lui remettre les sceaux qu'il lui avait confiés : cet ordre formel faisait partie d'une protestation, assez mal écrite, que l'on trouve dans le Mémoire que Louis XVI avait composé et qu'il fit imprimer pour justifier sa fuite. Comment agit le traître? Il osa se mettre à la place du souverain qu'il abandonnait; il se fit lui-même le pouvoir exécutif, et, par ordre de l'Assemblée,, il sanctionna les décrets qu'elle prononçait. Par la suite, Robespierre l'en a puni : après avoir longtemps langui dans cette prison des Récollets de Versailles, que je ne craignais point alors pour moi, mais d'où la Providence m'a tiré, il a rejoint à Paris le maire Bailly, et a été conduit au supplice dans la même charrette que lui.
Ici, il me faut m'arrêter, car, comme c'est à partir du 21 juin 1791 qu'ont cessé toutes mes relations avec Monsieur, qui, dans les Cours étrangères, est aujourd'hui appelé Louis XVIII, je tiens à dire à quel point j'en suis resté avec ce prince, à qui je dois tant d'attachement et de reconnaissance.
Lié avec son écuyer, M. Quincerot, qui lui était devenu d'autant plus nécessaire que M. de Montesquiou l'avait sinon trahi, au moins abandonné, je profitais pour lui faire ma cour de ses voyages à Saint-Cloud, où le Roi était souvent, et où Monsieur et Madame logeaient dans une maison appartenant autrefois au fermier général Chalut. A Paris, le Roi habitait les Tuileries, où j'allais bien rarement, et dont m'éloignaient les préventions de
(1) Marguerile-Louis-François Duport-Dutertre, né à Paris en 1754, avocat, ministre de la justice de 1790 à 1792, guillotiné en
la Reine contre moi; mais mon prince demeurait au Luxembourg, et Madame et lui continuaient de m'y recevoir avec une bonté et une familiarité même qui m'enchantaient.
Quand je me rendais à Saint-Cloud, la Reine, sur le passage de laquelle je me mettais quelquefois, et que je voyais tenir Mme la duchesse de Duras (1) par-dessous le bras, affectait de détourner son visage pour ne pas m'honorer d'un regard. Je raconterai donc seulement ce qui m'arriva un jour dans la chambre du Roi, dont, attendu ma qualité d'historiographe de France, j'avais toujours les entrées. Un des ministres présents était M. de Gouvernet (2); un autre — j'ai oublié comment il s'appelait (3) — était celui qui avait été choisi par l'Assem-
(1) Louise-Henriette-Charlotte-Philippine, fille de Philippe, comte de Noailles, maréchal duc de Mouchy, et d'Anne-Claude-Louise d'Arpajon, née le 23 août 4745, morte le 12 février 1832. Elle avait épousé., le 16 décembre 1760, Emmanuel-Céjeste-Augustin de Durfort, duc de Duras, fils d'Emmanuel-Félicité de Durfort, maréchal duc de Duras, et de Louise-Françoise-Céleste-Maclovie de Goëtquen, né à Paris le 28 août 1744, mort à Londres le 20 mars 1800.
(2) Jean-Frédéric de la Tour du Pin-Gouvernet, comte de Paulin, né à Grenoble en 1727, prit part à la guerre de succession d'Autriche, aux campagnes de Flandre (1746 et 1748) , se distingua dans la guerre de Sept ans, fut nommé maréchal de camp, lieutenant général commandant du Poitou, de l'Aunis et de la Saintonge; député aux États généraux en 1789, il se réunit au tiers état, embrassa les idées nouvelles et néanmoins fut chargé du ministère de la guerre par Louis XVI en 1789. Ayant été appelé, ainsi que son cousin, Philippe-Antoine-Gabriel-Victor-Charles de la Tour du Pin- Gouvernet, à témoigner dans le procès de la Reine, ils manifestèrent tous deux leur respect et leur dévouement pour elle, furent mis en jugement, condamnés à mort et exécutés le même jour, en
(3) Charles-Pierre Claret, comte de Fleurieu, né à Lyon en 1738. entra dans la marine dès l'âge de treize ans, servit pendant la guerre de Sept ans, fabriqua en 1763, avec Ferdinand Barthould, la première horloge marine qu'on eût encore vue, fut appelé en 1776 à la direction générale des ports et arsenaux, et en 1790 au ministère de la marine; donna sa démission sept mois après et fut nommé gouverneur du Dauphin (Louis XVII). Forcé de se retirer après le 10 août 1792, il vécut