LE REPRÉSENTANT DU PEUPLE ANDRE DUMONT
mettra pas d'oublier, c'est que celui qui remplaçait le brigand Crassous pour faire justice à tous les opprimés était le représentant du peuple André Dumont (1). Je fis un mémoire et le lui portai moi-même. Il m'accueillit, convint que son prédécesseur avait été un voleur public, et renvoya ma réclamation au comité des finances le 21 prairial de l'an III (9 juin 1795), en y ajoutant l'apostille suivante, qu'il écrivit de sa main : « Renvoyé au comité des finances, avec invitation à mes collègues de prendre ce mémoire en considération. Les horreurs commises en ce département, les vexations inouïes qui ont eu lieu contre les honnêtes gens, tout enfin fait un devoir de cicatriser les plaies qui leur ont été faites, et de leur rendre une très prompte justice. »
Celui de ses collègues auquel il avait adressé mon mémoire était le représentant Thibaud; ce dernier reconnut que j'avais été indignement volé; mais, au bout de quelque temps, il déclara que les pillages de ce furieux persécuteur de tous les gens de bien avaient été si multipliés que la Convention nationale ne se trouvait plus en état de les réparer, et que nous ne pouvions attendre cette réparation que des mesures générales que prendrait le Corps législatif. Il assura seulement au pauvre Valcourt, mon secrétaire, qu'afîn de pouvoir retrouver ma plainte au milieu d'une multitude d'autres, il l'avait placée dans les cartons du Comité de législation, à côté d'un mémoire
(1) André Dumont, né à Oisemont le 24 mai 1764, député à la Convention nationale, vota la mort de Louis XVI sans sursis ni appel, fut envoyé en mission dans la Somme en juillet 1793 et y déploya une rigueur qui ne lui était pas habituelle ; mais sa cruauté était plus en paroles qu'en actions. Au 9 thermidor, il prit parti contre Robespierre, se montra ensuite très ardent réactionnaire, devint membre du Conseil des Cinq-Cents, fut nommé, après le 18 brumaire, sous-préfet à Abbeville, et obtint pendant les Cent-Jours la préfecture du Pas-de-Calais. Atteint par la loi du 12 janvier 1816, il fut obligé de quitter la France, et mourut le 19 octobre 1836.
ii44 MES SOUVENIRS.
de même nature, appartenant à une femme aussi cruellement dépouillée que moi (1). C'était une injustice criante, et, puisqu'on refusait de me rendre ce qui m'était dû, j'aurais voulu, du moins, que l'on m'apprît quel reproche on avait à me faire. Etait-ce d'avoir, en ma qualité d'historiographe de France, obéi au Roi, qui, à la veille des États généraux, m'ordonnait de présenter en conscience, et d'après les études auxquelles j'avais consacré ma vie, un plan qui pût les rendre utiles à la patrie? Était-ce d'avoir obéi aux ordres que m'avait donnés son père, le Dauphin de 1765"? J'eusse été le dernier des hommes si j'avais trahi sa confiance en dissimulant à son fils les malheurs dont il a été victime.
Ce que j'avais dit autrefois aux princes, je l'avais dit également aux peuples, et les derniers accents de ma voix leur répéteraient encore, si elle pouvait être entendue : « 0 vous qui gouvernez, voulez-vous être puissants? soyez justes ; ô vous qui obéissez, voulez-vous être libres? soyez justes; enfin, voulez-vous être heureux, les uns et les autres? je ne cesserai ûrmais de le répéter : soyez justes (2)! » Voilà quelle avait éïé ma conduite publique; ma conduite privée fut toujours résignation et soumission à toutes les lois que j'ai vues naitre et se succéder, et il n'est pas un gouvernement qui puisse désavouer ou craindre les vérités que renferment les écrits sortis de ma plume dans tout le cours de ma vie.
(1) Mme de Bonneval.
(2) Cette pensée, d'une si haute élévation morale, qu'on rencontre sans cesse dans les enseignements de Moreau aux princes, nous la retrouvons, un siècle plus tard, dans la bouche du grand pape Léon XIII. Recevant au Vatican, en juin 1897, le roi de Siam et son fils, le Saint-Père dit à ce dernier : « Un jour viendra où vous serez roi; souvenez-vous alors que le fondement des Etats est la justice : soyezjuste, et vous serez heureux! »