‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 255 sur 302 · LA FAMINE · texte numérisé non relu

LA FAMINE

La décision du représentant Thibaud nous laissait sans ressource : nous n'avions plus de numéraire, les assignats étaient démonétisés, et nous essuyions à Versailles même toutes les horreurs de la famine. 11 ne nous restait qu'à exécuter le projet que nous avions formé de nous installer à Chambourcy, d'y restaurer le culte dès que nous le pourrions, et de nous y mettre à l'abri de la disette qui faisait partout les plus horribles progrès. Gallois, mon fermier, n'était pas pressé de nous voir revenir. Il s'était mis en possession de l'universalité de mes domaines, qu'il m'avait décidé à lui louer, pendant que j'étais encore prisonnier chez moi, en me persuadant que je pouvais être à tout moment dépossédé de mes biens; pour peser plus sûrement sur ma volonté, il avait essayé de convaincre. mes enfants que j'étais un proscrit destiné à la mort; que, dans la crainte de tout perdre par mon supplice, il fallait se hâter de renouveler le bail ancien de 1785 en en passant un nouveau, plus complet, dont les fermages seraient payables en nature, et qu'il avait la générosité de braver le plus grand risque personnel, parce que, si je portais ma tète sur un échafaud, il serait obligé de payer à la nation, une seconde fois, tout ce que j'aurais touché.

De là était résulté un bail antidaté de trois mois qui l'avait rendu le maître de toutes mes propriétés; puis l'achat, au prix qu'il avait voulu, des charrettes, voitures, instruments aratoires, et des cinq ou six vaches qui nous restaient. Je fis tout ce que je pus pour le déterminer à annuler cet acte forcé par la plus injuste captivité, et à n'exiger rien au delà de l'engagement mutuel que nous avions pris chez Maugé, en 1792, de renouveler le bail de 1785 pour les terres situées hors de l'enceinte de nos deux clos. Il tint ferme, me traita même assez mal chez h.

ce notaire, qui, emprisonné quelque temps avant moi et conduit à Paris, n'avait recouvré la liberté qu'à peu près dans le même temps que moi; il fallut donc subir mon sort, et me contenter des quelques réserves qui me conservaient la pleine jouissance du local et du bois. C'est au moment où nous nous préparions à en profiter, que mon gendre et ma fille mirent à exécution le dessein qu'ils avaient depuis longtemps d'aller visiter en Limousin la famille de M. de Clédat. Le père de celui-ci venait de mourir. Ils partirent le 12 juillet pour le département de la Corrèze; un mois après, le 12 août, nous vînmes, ma femme et moi, nous établir à Chambourcy, bien décidés à les y attendre.

Accueillis par les habitants, qui n'avaient pas oublié tout ce qu'autrefois nous avions fait pour eux, nous nous aperçûmes vite que, plus que jamais, nous étions utiles à ces malheureux pour les ramener à Dieu et les soustraire à la famine. Les greniers étaient pleins; jamais plus abondante récolte n'avait enrichi les campagnes, et cependant elles étaient jonchées de mourants décharnés, qui expiraient de besoin î

Bientôt, des lois nouvelles, destinées à faire jouir le peuple de l'abondance dont il lui avait été jusque-là impossible de profiter, défendirent de laisser sortir des communes le blé nécessaire à la subsistance des habitants. Je n'en avais aucun à leur offrir, et j'étais obligé d'en emprunter moi-même, car, depuis trois ans que je n'avais mis les pieds à Chambourcy, on m'y avait toujours regardé comme condamné à périr sur l'échafaud. Mes jardins étaient en friche, mes eaux égarées, mes bâtiments menaçaient ruine : tout était à réparer ou à créer, et je me trouvais réduit à un terrain d'environ deux arpents et demi, n'ayant jamais produit que des fruits et des légumes.

REINSTALLATION A CHAMBOURCY. 547

Telle était ma position lorsque je commençai à profiter des lois qui nous rendaient la liberté des cultes. Par mes soins, notre église fut rebénite et rouverte, et la première résolution que je pris fut de ne plus quitter cette foule de malheureux dont j'étais entouré. Je donnai congé du second étage que nous occupions à Versailles; je fis ensuite opérer mon déménagement et transporter mes meubles à Chambourcy.

De toutes parts on me demandait du pain; je n'en avais point encore pour moi. Je partageai avec les plus indigents le blé que mon fermier m'avança, et je promis aux autres de venir à leur secours dès que cela me serait possible. Tout ce qui s'était passé depuis longtemps me paraissait une suite de miracles : j'eus foi en celui de la multiplication des pains; je m'armai de courage et ne craignis pas de faire des ingrats.

Nos législateurs avaient ordonné qu'il serait nommé, par notre commune, un agent chargé de veiller à ce que les blés qui devaient la nourrir ne fussent pas vendus à des étrangers. Aussitôt qu'il fut désigné, je me hâtai de lui dire : « Veillez vous-même à ce que je ne m'écarte pas des lois, qu'à mon âge il ne m'est pas possible de connaître toutes; gardez la clef de mes greniers dès qu'ils commenceront à se remplir \ et d'ici là indiquez-moi ceux en faveur desquels je dois inviter mon fermier à me faire quelques avances. »

Qui osera désormais blâmer ma conduite, ou violer des propriétés que la Providence semble ne m'avoir conservées que par pitié pour le peuple qu'elle me charge de nourrir? Tout ce qui compose ma nombreuse famille, tout ce qui vient travailler et manger chez moi, est domicilié dans ma commune; et qu'y trouve-t-on? des domestiques vieux et infirmes ; à la môme table qu'eux , un aveugle , une

muette, un pauvre abandonné; autour de leur table, de enfants presque nus, qui, sans les bontés de Mme Moreau, expireraient sur le fumier. Sont-ce là les spectacles que cherchent les propriétaires dans leurs maisons de campagne?

Je suis récompensé d'avoir pris ce parti et choisi ce genre de vie. Ma santé est meilleure et plus forte qu'elle ne l'était avant mon changement de résidence. J'ai presque entièrement perdu la vue, mais j'ai, en la personne de l'excellent M. Morand, mon secrétaire, un guide sûr qui me prête ses yeux et sa plume, et avec l'aide duquel je travaille à reconstituer ma bibliothèque, dont la partie la plus précieuse a été livrée au pillage et presque complètement réduite en cendres (1).

Voué dès 1759. par une mission particulière, à l'étude de l'histoire, et, depuis 1774, historiographe de France jusqu'au moment où l'on m'a dit que je ne l'étais plus, j'avais eu l'attention de rassembler, avec grand soin, tous les matériaux destinés à perpétuer le souvenir des grands événements qui assigneront à la fin du xvine siècle une place si distinguée dans les fastes de l'univers. Ce sont ces importants manuscrits qui, pour la plupart, me manquent aujourd'hui.

Je ne parlerai point de tout ce qui me fut enlevé lorsque, au commencement d'octobre 1789, le dernier garde des sceaux de France, M. de Cicé, vint à Paris habiter l'hôtel de la Chancellerie, maintenant le Palais de justice, et y fit transporter nos plus belles éditions et nos

(1) La destruction de ces documents historiques explique pourquoi, dans les manuscrits de Moreau, nous n'avons pas trouvé plus de détails sur les faits importants de l'époque où il a vécu. Les huit portefeuilles qu'il avait reconstitués ne nous sont même pas tous parvenus, et, malgré nos recherches, il nous a été impossible de découvrir ceux qui nous manquent.

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