‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 264 sur 302 · UNE REVOLUTION DE COUR · texte numérisé non relu

UNE REVOLUTION DE COUR

Voilà, en peu de mots, l'histoire de ce que Ton appela une grande révolution dans les intrigues de la Cour. Calculons-en les suites. Que de terribles rapprochements elles vont nous offrir! De là cet embarras mêlé de terreur et de honte, qui, pendant toute la vie du Dauphin, père de Louis XVI, parut l'éloigner de son père. Celui-ci, de son côté, se souvenant trop bien de la défiance qu'il lui avait témoignée, ne se trouvait plus assez à son aise avec lui pour se livrer à sa tendresse; on a été jusqu'à croire que le Roi et lui s'aimaient peu : on s'est trompé. Dieu avait condamné Louis XV à redouter son fils, et ce faible monarque, qui, à la suggestion de ses indignes ministres,

a dit lui-même à un ami, digne de foi, à qui il n'a jamais rien déguisé : Louis XV s'était déjà arrangé avec Mme de la Tournelle, qu'il fit ensuite duchesse de Chàteauroux, lorsqu'il confia son secret au maréchal qui l'ignorait; il lui conta comment, allant pendant la nuit à un rendez-vous qu'il avait avec elle, il avait été insulté et avait pensé être bourré par les Suisses du château; il le pria de l'accompagner désormais dans ses visites nocturnes, et par là le rendit non seulement le confident, mais l'un des agents de sa nouvelle passion. Richelieu connut dès lors cette Chàteauroux pour ce qu'elle était : pour une femme hautaine qui voulait absolument gouverner et qui ne se donnait qu'à ce prix. Il était simple que le maréchal cherchât à devenir l'un de ses amis. Il laissa la duchesse en possession du Roi et fut obligé de partir pour Bordeaux, où il recevait de fréquentes lettres du monarque. Il y était encore lors de l'aventure de Metz, et le Roi, de retour à Paris, lui écrivit pour l'invitera venir le rejoindre; en effet, la duchesse demandait hautement vengeance. M. de Maurepas avait été obligé d'aller lui offrir toutes les satisfactions qu'elle pouvait désirer, mais en avait été mal reçu, et peu de temps après elle était morte elle-même. Nouvelles invitations du Roi au gouverneur de Guyenne pour qu'il hâtât son retour. Il arrive; le monarque lui tend les bras en le recevant, et s'écrie douloureusement : « Ils me l'ont empoisonnée ! » Il n'accusa personne, et M. de Richelieu fit tout ce qu'il put, non seulement pour que ses soupçons ne tombassent sur qui que ce soit, mais pour lui ôter même toute espèce de soupçon. Pouvait-on, sans injustice, porter à cet égard sur M. de Maurepas un jugement téméraire? Il n'y a làdessus rien de prouvé; ce que l'on sait, c'est que M. de Maurepas, plus philosophe que personne, n'a jamais tenu une conduite qui annonçât une conscience religieuse et timorée. (Note de Moreau.)

avait, à son retour de Metz, repoussé ses caresses, devait être obligé, un jour, de l'appeler au secours deces mêmes mmistres, troublés et déconcertés par le parricide Damiens. D'autre part, le Dauphin, mort avec tant de courage au mois de décembre 1765, tout en ayant, sur le gouvernement même, conçu de si grandes idées, a toujours été, dans le Conseil, inutile à sa patrie. Il rougissait de sa timidité; il était quelquefois tenté de la regarder comme quelque chose de surnaturel, et il ne pouvait la vaincre. Mais combien sa vie , sa mort et sa sépulture même ont réuni de caractères qui m'ont toujours paru les plus tristes annonces des désastres que son règne nous aurait épargnés! On sait combien cette perte occasionna de soupçons injurieux contre le ducdeChoiseul. Dieu me garde de croire à ces grands crimes! et quoique je n'aie jamais ni aimé ni estimé ce ministre, je déclare que je ne l'ai jamais cru capable de cet épouvantable forfait (1). Ce que je sais, ce que je puis attester, c'est que le Dauphin regarda toujours le duc de Choiseul comme le ministre le plus dangereux, parce qu'il était sans religion, et le moins zélé pour la maison royale, parce qu'il le croyait, dans lame, beaucoup plus Autrichien que Français. Ce ministre, de son côté, et j'en ai eu des preuves frappantes, n'aimait pas le Roi, craignait et détestait le Dauphin, et parlait des enfants de ce prince avec l'insolence la plus cynique : il les nommait des figures de Saxe (2). Son grand intérêt, sa passion la plus effrénée était de gouverner sous un roi enfant; mais si jamais l'histoire lui impute d'avoir

niV Ja,l'e->'rand: dans ses Mémoires, raconte que la comtesse de Choiseul-Beaupre ayant péri de la manière la plus inattendue, on avait déjà prétendu que M. de Choiseul, qui alors portait encore le

T de„Mamvllle> » «ait pas étranger à sa mort. se he deSaxe ^ reSr,Cctueusc a Ia Patrie de leur mère, Marie-.lo-

LE TOMBEAU DU DAUPHIN. :i69

eu quelque part à la perte effroyable qu'éprouva la France en 1765, sans me joindre à ses accusateurs, je me contenterai de dire qu'on a bien soupçonné notre régent de 1715 d'avoir voulu empoisonner le dernier rejeton de la famille royale.

Parlerai-je maintenant de la singularité des circonstances qui ont suivi la mort de ce prince? Pourquoi le seul ministre religieux et juste (1), digne de la plus entière et de la plus parfaite confiance, le seul capable de défendre ses enfants du sort auquel ils étaient vraisemblablement déjà condamnés, prend-il la terrible résolution de souffrir, avant le temps, l'opération qui lui a coûté la vie? Remarquez-le bien, il avait déjà fait creuser sa fosse au pied du tombeau de son auguste ami. Et celui-ci, par quelle étonnante série d'événements imprévus est- il séparé des froides reliques de ses ancêtres et de ses descendants? Lui seul ne mêlera point ses cendres à celles#de sa famille ; les os de tous ses prédécesseurs seront jetés à la voirie, leurs squelettes seront traînés avec ignominie sur le bord des égouts : le Daupbin, mort en 1765, peut encore être offert à la vénération et à l'hommage des Français. Son tombeau n'a pas été souillé; le monumentde marbre qui le couvrait n'a pas été détruit sous les coups sacrilèges de la hache et du marteau. On sait où existent séparément les pièces dont il était composé; elles peuvent être rassemblées en un moment, et ce rassemblement sera sans doute le signal de la justice et de l'ordre qui doivent enfin et punir et réparer nos crimes (2).

(1) Le maréchal du Muy, qui se fit opérer de la pierre en I77.Y

(2) Ce rassemblement, suivant l'expression de Moreau. a été fait à la Restauration; mais, comme le monument, replacé au milieu du chœur de la cathédrale de Sens, masquait la vue du sanctuaire, il fut dans la suite enlevé et transporté dans la chapelle Sainte-Colombe Voir à ce sujet la note qui se trouve au premier volume, page 163.

Le plus zélé partisan de l'aristocratie, le plus audacieux ennemi de la monarchie, l'homme qui, pénétré du plus profond mépris pour Louis XV et pour ses petits-enfants, se flattai longtemps de devenir son maître et celui de la nation française, fut sans doute ce duc de Choiseul dont je viens de parler : à force d'argent et de grâces, il avait corrompu et acheté la noblesse, le clergé, les corps de justice. Afin de se rendre nécessaire, il avait armé, contre l'autorité royale, les gens de lettres, par lesquels il disposait de l'opinion publique, et les parlements, qui devaient être les organes de cette aristocratie dont il comptait être le chef. Il avait porté ses vues jusqu'au temps où le faible monarque serait remplacé par un successeur plus faible encore. Il avait besoin, pour dominer celui-ci, de la femme qu'il lui avait choisie, et il s'était assuré d'elle : on connaît l'homme qu'il avait envoyé à Vienne dans ce bu^t; on sait les liaisons intimes de ce dernier avec un prêtre sans religion et sans mœurs, bien décidé à se servir de la future reine pour se prêter à tous ses desseins et pour exécuter tous ses projets.

La jeune épouse de Louis XVI n'était qu'une enfant mal élevée. Unie à un prince qui n'était rien moins qu'aimable, il était difficile qu'elle se passionnât pour lui; mais l'intérêt de ceux qui voulaient régner un jour à sa place était qu'elle le dominât. Ils lui en inspirèrent l'ambition, et se trompèrent fort lorsqu'ils voulurent lui en indiquer les moyens. A la vie que menait Louis XV, son règne ne pouvait durer longtemps. Choiseul, qui s'imaginait être maître de la France, comptait bien lui survivre; il jugeait le Dauphin incapable de gouverner, et pour gouverner seul un jour, sous le nom d'un nouveau roi, il lui était nécessaire que Marie-Antoinette disposât seule des volontés de son mari.

INFLUENCE DE CHOISEUL SUR MARIE-ANf OINETTE. 571

Afin de disposer à son tour de la Dauphine lorsqu'il en serait temps, il crut devoir, à l'aide de la philosophie, lui rendre indifférentes et la religion et la morale. Tout était déjà corrompu autour d'elle au moment où elle arriva; et, avant qu'elle entrât en France, on l'avait déjà fortement prévenue contre tout ce qui pourrait encore s'opposer au torrent rapide qui devait l'entraîner. Le nom de Choiseul était tout pour elle; il lui avait été prescrit de n'avoir d'amis que les siens.

Quand, six mois après, ce tout-puissant ministre fut disgracié, comme son exil fut un triomphe aux yeux de la nation, il n'abandonna point ses projets et fut à merveille servi pendant son absence : la société de Chanteloup demeura maîtresse de la Cour et surtout de la Cour de la Dauphine. On connaît les grands, et je n'ai pas besoin de nommer les petits personnages chargés de répandre dans l'âme d'une femme de dix-sept ou dix-huit ans les semences dont elle a, dans la suite, recueilli les fruits les plus amers. Elle était ambitieuse, et Vermond lui disait : « Votre mari est un imbécile; vous régnerez à sa place. » Elle était dans l'âge de la coquetterie et des passions, et toute la valetaille du palais ne cessait de lui répéter : « Vous êtes la plus jolie des femmes ; jouissez de tous les droits que donne la beauté; écartez surtout ces étiquettes gênantes et cette austérité d'une morale plus gênante encore; que les plaisirs soient votre élément; éloignez de vous Vimportunité des avis et les vains scrupules de ces vieilles prudes dont on a cherché à vous environner; laissez là surtout le clergé et les grands; c'est nous qui sommes le peuple; essayez de nos jouissances^ et soyez sûre que vous aurez toujours raison avec nous. »

Voilà la mission que le ministre Choiseul avait donnée à ce que j'appelle la basse Cour de Versailles. On ne con-

naît que trop celle qu'il avait donnée aux parlements, qui furent toujours le centre actif de ses intrigues. Il n'avait point oublié que c'était la magistrature qui avait chassé du trône les descendants de Clovis et que cette magistrature, devenue sous les derniers Garlovingiens une aristocratie féodale, avait ensuite placé sur le trône le chef de notre troisième race. Il avait tout disposé pour être le plus absolu des despotes, et la révolution qu'il préparait à la France était le plus tyrannique de tous les gouvernements : ce ministre eût été, sous un roi, l'un de ces maires du palais qui détrônèrent les Mérovingiens. Renvoyé par la plus vile des prostituées, il ne perdit point cette espérance dans son exil; il se croyait encore, à Chanteloup, l'arbitre des destinées de la France, et tout son parti, lorsque Louis XV mourut, manifesta la joie la plus indécente.

Le projet d'anéantir le christianisme en France fut encore plus général que celui de détruire la monarchie. Le parti des Choiseul ne l'a jamais dissimulé, et les amis du ministre s'en entretenaient avec la plus impudente confiance. Je placerai ici une anecdote que m'a confiée l'archevêque de Cambrai, son frère. Un philosophe bien impie, mais aveugle de bonne foi et nullement méchant, lui dit un jour dans un moment d'intime cordialité : « Votre frère est tout-puissant ; répétez-lui donc souvent que le moment est venu de nous débarrasser de cette folie du christianisme, qui nuira toujours aux meilleurs projets du gouvernement. » J'ignore si le prélat était impie; ce que je sais, c'est qu'il était sans mœurs. Il me nominale philosophe que j'aimais moi-même, et m'avoua que cette proposition, adressées lui, évêque, l'avait rempli de colère. Cela devait être, ne la regardât-il que comme déplacée et comme insultante. Qu'en conclure? C'est qu'alors les impies se croyaient sûrs

Page 1