LOUIS XIV ET SES BATARDS
de remarque que ce monarque, qui, de l'aveu du corps législatif, son conseil essentiel, se crut le maître de légitimer ses bâtards adultérins et de les placer sur son trône après les princes de son sang, auxquels il avait donné pour femmes les fruits de ses plus scandaleuses débauches, que Louis XIV, qui se regarda comme le dieu de la France, respecta le Dieu de saint Louis et ne fut point un impie.
La dissolue Montespan (1) jeûnait pendant le carême, et disait : « Je viole un des préceptes, est-ce une raison pour les enfreindre tous? » Bourdaloue, il est vrai, s'élève avec force contre ces honteuses capitulations , mais au moins est-il juste de dire que la femme adultère de l'Évangile n'aurait point obtenu son pardon, si son crime, joint au blasphème, eût été le résultat calculé d'une impiété philosophique.
Sous Louis XV, j'ai vu encore une adultère à l'occasion de laquelle Jésus-Christ eût dit à nos prélats : « Que celai d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Ce fut cette marquise de Mailly (2) que nos infâmes courtisans avaient choisie pour tenter le monarque, lorsqu'ils voulurent le corrompre pour devenir ses maîtres. A cette époque, ce n'était pas à la Cour qu'il fallait chercher des mœurs pures et sévères; mais on y trouvait encore moins cette licencieuse philosophie qui, depuis, a
(1) Françoise-Athénaïs de Rochechouart, marquise de Montespan, née en 1644, dame du palais de la Reine, devint la maîtresse <le Louis XIV, en eut huit enfants, et mourut en 1707.
(2) Louise-Julie de Nesle, comtesse de Mailly, née en 1710, morte en 1751, aînée de cinq sœurs de la maison de Nesle et maîtresse de Louis XV, comme le furent également trois de ses sœurs : Mme de Vintimille, la duchesse de Lauraguais et la duchesse de Ghàteauroux. Après la mort de celle-ci, le duc de Richelieu offrit, de la part du Roi, sa succession à la quatrième ; mais elle refusa, grâce à la fermeté du marquis de Flavacourt, son mari.
fait tant de ravages. Cette bonne reine Marie (1), avec laquelle, pendant si longtemps, Louis XV avait vécu dans la plus parfaite intelligence, estimait fort la chasteté, mais elle savait bien que la chasteté n'était pas la vertu de tout ce qui la servait. Une ordure, dans une pièce de théâtre, la faisait quelquefois rire; une impiété l'eût mise en colère. Au sujet de cette vieille galanterie des dames de la Cour, je rappellerai ici un souvenir, montrant combien elle était moins odieuse que la moderne philosophie.
J'ai été quelquefois surpris de voir, dans la douce et charmante société deMme d'Armagnac, chez qui, à Sèvres, nous passions notre vie, des femmes dont je savais les anciennes aventures. Je les observais, et que trouvais-je en elles? des créatures humbles, que je n'ai jamais entendues médire de qui que ce soit; des veuves, qui consacraient aux pauvres leur fortune et leur travail. La pécheresse qui nourrissait, habillait, pensionnait en secret des indigents, était là, pour nous, une excellente compagnie. On ne demandait point : « Quelle conduite a-t-elle tenue dans sa jeunesse? » mais : « Que fait-elle aujourd'hui? » On s'était prescrit la loi de ne croire que le bien qu'on disait des femmes, et ce que je puis certifier, c'est que toutes celles que j'ai vues assises à table, à côté de celles dont les mœurs avaient été le plus irréprochables, imitaient ces dernières, et achetaient gaiement le ciel à force d'aumônes.
Revenons à Louis XV, et remontons au moment où l'on réussit à le détacher de sa vertueuse et religieuse moitié. Le dégoût qu'il conçut pour Mme de Mailly fut
(1) Catberine-Sophie-Félicité-Marie Leezinska, reine de France et de Navarre, née le 23 juin 1703, fille de Stanislas Leczinski, roi de Pologne, et de Catherine Opalinska, épousa Louis XV le 5 septembre 1725, et mourut le 24 juin 1768.
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la première grâce que Dieu lui fit, et la maladie qui, à Metz, au mois d'août 1744, le conduisit aux portes du tombeau, fut la seconde. Je me souviens de ce cri unanime de la douleur publique éclatant à l'heure du danger, et des transports d'allégresse annonçant la guérison de Louis le Bien-aimè comme accordée à l'acte héroïque de religion qui répara un scandale affreux et récent. S'il eût saisi cette occasion d'augmenter encore, dans tous les cœurs, cette tendre affection dont il fut proclamé l'objet, sans être le plus grand des rois, il en eût été, le reste de sa vie, le plus heureux, et eût peut-être laissé après lui un fils dont la sagesse et la gloire auraient affermi, pour un siècle, la liberté et le bonheur de ses peuples.
Hélas 1 aussitôt après son retour à Paris, se manifestent les premiers symptômes de cette contagion morale qui a perdu sa famille, et amené sa nation aune apostasie qui a sonné la dernière heure de la France. L'évêque de Soissons (1) a, par ordre du Roi, rempli un devoir indispensable : il est désavoué et exilé. L'héritier du trône perd le vertueux gouverneur qui Ta conduit à Metz (2) : le duc de
(1) L'évêque de Soissons, M. de Fitz-James, était premier aumônier de Louis XV. Lorsqu'à Metz ce prince fut à toute extrémité, il se présenta avec le duc de Chartres, et malgré le duc de Richelieu, pour remplir son ministère. Mais, avant de donner le viatique au Roi, il exigea, comme il le devait, que non seulement celui-ci éloignât Mme de Chàteauroux, mais encore qu'il fit amende honorable en présence des princes, des courtisans et du peuple.
(2) En apprenant la maladie du Roi, le Dauphin, qui n'avait que quinze ans, partit pour se rendre auprès de lui. Louis XV. attribuant sa démarche non à la tendresse d'un fils, mais à l'empressement d'un héritier, lui envoya l'ordre de retourner à Versailles, en donnant pour prétexte l'intérêt qu'il prenait à la santé de son fi ls ; en réalité, il lui répugnait de voir arriver son successeur. Le Dauphin, par amour filial, ne crut pas devoir obéir; il était déjà à Verdun et ne put se résoudre à revenir sur ses pas sans avoir vu son père, qui le renvoya peu de jours après, et dont, à dater de cette époque, il sentit diminuer l'affection. Avant son retour, le Roi lit donner au duc et à la duchesse de Chàtillon l'ordre de se rendre
Chàtillon (1) est disgracié, et le jeune prince, dont la piété filiale aurait au moins mérité des éloges, n'ose paraître devant son père. La duchesse de Chàteauroux (2) n'a que trop publiquement avili le monarque; elle triomphe, le rend odieux, et achèvera de le traîner dans la boue. Maurepas, oncle de son premier amant (3), Maurepas, qui n'a pas su la défendre, condamné à lui annoncer son indigne victoire , en vain lui demande grâce : elle le punit en lui faisant ôter le département de la maison du Roi, et elle périt bientôt elle-même (8 décembre 1744), laissant contre ce même Maurepas des soupçons trop souvent rappelés (4).
dans leurs terres, et ne leur laissa que quelques heures pour se mettre en mesure d'exécuter sa volonté. On prétendit que le duc, comptant sur la mort de Louis XV, s'était jeté aux genoux du Dauphin et l'avait salué comme son roi.
(4) Alexis-Madeleine-Rosalie de Bois-Rogues, duc de Chàtillon, né le 20 septembre 4690, lieutenant général des armées en 4734, gouverneur du Dauphin en novembre 4735, créé duc et pair en mars 4736, lieutenant général du gouvernement de Bretagne en 1739, mort le 45 février 4754. Il avait épousé en premières noces, le 24 janvier 4744, Charlotte -Vautrude Voisin, fille cadette de Daniel-François Voisin, alors ministre et secrétaire d'État au ministère de la guerre et depuis chancelier de France, et en secondes noces, le 20 avril 4725, Anne-Gabrielle le Veneur de Tillières, née le 2 décembre 4699.
(2) Marie-Anne de Nesle, marquise de la Tournelle, duchesse de Chàteauroux, née en 4747, succéda à trois de ses sœurs dans les faveurs de Louis XV; renvoyée par le Roi le 44 août 4744, elle fut rappelée quelques mois après; mais atteinte d'un mal étrange, elle mourut le 8 décembre 4744 au milieu d'atroces convulsions, en accusant Maurepas de l'avoir fait empoisonner.
(3) Le duc d'Aiguillon.
(A) Pour que cette portion scandaleuse de notre histoire soit encore plus éclairée, voici des faits dont je crois pouvoir répondre et que j'ai vérifiés. La marquise de MaiJlj, que l'on donna au Roi, était une bonne femme; Mme de la Tournelle, sa sœur, était une ambitieuse coquine, qui, à force d'intrigues et d'agents sûrs, parmi lesquels il faut placer le duc d'Aiguillon . son amant, parvint à chasser sa sœur pour se mettre à sa place. M. le maréchal de Richelieu fut soupçonné d'être entré dans ce complot. Voici ce qu'il en