LE GRAND PRIEURÉ DU TEMPLE
était devenu le siège des plaisirs d'un de nos princes (1), à qui, en échange de tout ce qu'elle lui a ôté, la Providence a rendu la religion qu'il connaissait peu, et la morale dont les passions de sa jeunesse l'avaient écarté.
Hélas ! ce Temple était alors un lieu de fêtes et de délices, où cette reine inconsidérée allait souvent partager des amusements ne convenant ni à son rang ni à son sexe. Combien elle a dû se rappeler, depuis, la plus déplacée de ces parties de plaisir, celle qui excita contre elle le ressentiment de ses belles-sœurs et les murmures de ce qu'il y avait d'honnête à la Cour î Elle relevait des couches qui donnèrent à la France cet enfant (2) que l'on désigne aujourd'hui par le nom de dernier Dauphin de France; elle crut devoir satisfaire à un usage consacré par ces anciennes étiquettes religieuses dont elle ne s'est, dans la suite, que trop dispensée, et porta aux deux plus augustes basiliques delà capitale, je ne dirai pas le masque, je dirai l'hommage sincère de sa reconnaissance. Mais dans ce Temple, depuis si longtemps profané, et auquel il n'en restait plus que le nom, l'un de ses beaux-frères a fait pour elle les apprêts d'un souper et d'une fête rien moins que religieuse. C'est là que, renonçant sous les yeux mêmes du peuple à la dignité d'une reine et d'une mère chrétienne, elle court se dédommager, en passant une partie de la nuit dans les plaisirs, de l'ennui d'une journée sacrifiée à la religion. Avec quelle malignité la multitude,
(1) Le comte d'Artois.
(2) Louis-Charles de France et de Bourbon, né à Versailles le 27 mars 1785. reçut à sa naissance le titre de duc de Normandie, et prit celui de Dauphin à la mort de son frère, Louis-Joseph, le 4 juin 1789. Enfermé au Temple le 13 août 1792, il fut, après la mort de Louis XVI, reconnu roi de France par les émigrés et par presque toutes les puissances étrangères, sous le nom de Louis XVII, et mourut dans sa prison le 8 juin 1795.
dont les regards ne la quittèrent point, observa que, des deux princesses qui l'avaient suivie, et que Ton avait eu soin d'exclure de cette fête assez semblable à un retour de bal, l'une était la femme du prince qui la donnait! Avec quels murmures l'une et l'autre belle-sœur tournèrent en ridicule le souper qu'elles allèrent demander aux femmes de leur suite ! Eh bien 1 ce malheureux enfant que l'on venait d'ofïrir à Dieu, c'est au Temple qu'il a si longtemps attendu le bonheur céleste dont il jouit aujourd'hui! Eh bien! cette reine, en même temps si fière et si légère, c'est là qu'elle a passé, captive, la dernière année de sa vie; c'est de là qu'elle est partie pour aller par le supplice à la seule vie heureuse que lui ait destinée la miséricorde divine !
Je ferais un livre entier, je ferais peut-être l'histoire de la Révolution française, si je voulais repasser, les uns après les autres, les faits particuliers qui prouveront à la postérité que tous ceux qui y ont eu part n'ont exactement recueilli que ce qu'ils avaient semé, et que si pour nous tout a été miracle, tout a été également justice Peut-être, dans la suite, si Dieu m'en donne le temps, me livrerai-je à ce travail. Mais, en ce moment, sans appuyer sur les détails, je me contenterai de rappeler encore quelques-uns des prodiges dont j'ai été témoin.
Les deux plus anciennes Maisons de l'univers sont celles qui ont le plus manifestement abusé du pouvoir d'opprimer, et la justice du ciel a mis sur le trône de France deux époux auxquels, pour expier ces longues iniquités, est réservé d'imprimer le premier mouvement à la révolution générale. Ces deux époux ne sont ni méchants ni ennemis du peuple; leur perte ne sera point amenée parleur tyrannie, et la licence de leurs sujets doit être la cause immédiate de leur salut éternel. Mais, pour