‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 43 sur 302 · COMITÉ CHEZ MME DU BARRY · texte numérisé non relu

COMITÉ CHEZ MME DU BARRY

leurs charges; les greffiers Ysabeau en firent autant.

M. le prince de Conti traita très mal son fils, le menaça de sa colère, et lui dit : « Vous êtes un mauvais mari, un mauvais pis, un mauvais citoyen ! » M. de la Marche tourna le dos en murmurant : « Du moins, je ne serai jamais un mauvais père ! » et sortit. Toutes les familles se divisèrent; chose étrange, on reprocha comme un crime à ces pauvres gens d'avoir obéi au Roi. Les femmes surtout firent un train étonnant. On avait proposé, dit-on, la première présidence à M. de Beaupré : il allégua son grand âge. On raconta à madame sa femme que le chancelier se plaignait de ce que toutes les femelles de Paris, qui étaient autant d'oisons bridés, clabaudaient sans cesse contre sa besogne. Elle répondit : « 77 doit se souvenir que ce sont les oies qui ont autrefois sauvé le Capitole. » On parlait de nouveaux exils. Les princes reçurent seulement défense de paraître à la Cour : ils en furent quittes à bon marché. Quant aux pairs et seigneurs opposants, qui étaient au nombre de treize et avaient déposé une protestation chez un notaire, non seulement il fut question de les exiler, mais les lettres de cachet leur furent même expédiées, et chacun d'eux sut sa destination : le duc d'Uzès allait à Uzès, le duc de Duras à Duras, M. de la Trémoille à Thouars, le duc de Noailles à Saint-Germain, M. de Beauvau en Lorraine, etc.; mais ils n'avaient pas l'ordre de partir.

Dans un comité qui se tint chez Mme du Barry, et où étaient le chancelier, M. le duc d'Aiguillon, M. de Soubise et M. Bertin, on essaya d'obtenir là-dessus le dernier mot du Roi. Mme du Barry, le chancelier et M. d'Aiguillon insistèrent pour l'exil; M. de Soubise et M. Bertin firent sentir les inconvénients et même l'injustice de ce parti qui aurait accusé l'impuissance de la nouvelle

Cour, car un Parlement, armé du pouvoir du Roi, doit savoir se faire respecter, et a de puissants moyens pour cela : on doit s'en rapporter à sa fidélité et à son zèle. Le Roi sembla goûter leur façon de penser, et dit en sortant : « Je suis de ravis de M. de Soubise. »

Néanmoins, la position des pairs opposants vis-à-vis du Roi fut longtemps embarrassante; le prince de Beauvau, entre autres, était toujours auprès de Sa Majesté qui ne lui parlait pas. Le duc de Duras, quoique l'un des opposants, était moins mal vu de Mme du Barry : elle se rappelait sans doute ceux qui, autrefois, avaient eu quelque part à ses bonnes grâces; il était du nombre, et s'en était vanté à Mesnard de Conichard (1), tout en prétendant n'en avoir jamais abusé. Elle le fit souper avec le Roi, mais le Roi ne lui dit mot. On assurait que le duc de Nivernais étant allé chez elle, elle l'avait reçu très froidement, et lui avait rappelé, à la fin, ce qui s'était passé au lit de justice : « Monsieur de Nivernais, vous avez entendu le Roi : « Je ne changerai jamais »; il l'a prononcé bien ferme », et que le duc lui avait répondu : « Sans doute, madame, qu'il croyait vous parler de son amour. » Il avait coutume de dîner tous les dimanches avec le Roi; la porte lui fut fermée.

Les quatre présidents à mortier se rendirent à Versailles le 14 avril. Après avoir vu le Roi, ils voulurent se faire présenter à Mme du Barry, et ne furent même pas admis à son audience. Cette démarche était d'ailleurs une imprudence de leur part, car le premier pouvoir est celui de l'honnêteté, et ils n'avaient pas assez de pouvoirs pour en négliger aucun. Je ne le cachai pas au premier président^ qui fut obligé d'en convenir.

(1) Mesnard de Conichard était secrétaire des commandements de la comtesse d'Artois.

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