‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 44 sur 302 · EXIL DE NEUF CONSEILLERS DU GRAND CONSEIL · texte numérisé non relu

EXIL DE NEUF CONSEILLERS DU GRAND CONSEIL

Le Parlement nouveau tint ses audiences le lendemain : rien à celle de sept heures; on plaida, à celle de neuf heures, une cause de séparation : deux avocats portèrent la parole. On reçut plusieurs conseillers clercs, on fît prêter serment à quelques avocats, et l'on proposa d'aller en corps de Cour remercier Sa Majesté. Le premier président en empêcha, car la plupart des nouveaux magistrats n'étaient pas curieux de se montrer en public. Le déchaînement contre le chancelier et contre sa besogne était toujours le même : le comte de Nicolaï (1), le dernier des présidents à mortier, qui avait la figure noble, beaucoup de dignité dans le maintien, et avait longtemps servi avec honneur, aperçut ce jour-là, en sortant de laGrand'- Chambre, un certain nombre de gens de la Cour, ses anciens camarades : ils étaient en habit gris. Il les salua avec beaucoup de grâce, mais ils n'ôtèrent pas seulement leur chapeau. Il devint rouge comme le cordon de sa croix de Saint-Louis.

Le 16, on plaida de nouveau : le peuple paraissait tranquille; plusieurs procureurs se présentèrent, et le nombre des charges se trouva complet, à l'exception de trois. Cependant, neuf conseillers du Grand Conseil avaient envoyé leur démission des offices de conseillers au Parlement, mais ils avaient reçu, chacun par un mousquetaire, un ordre du Roi de se rendre au palais et d'y faire leurs fonctions. Ils y vinrent avec leur ordre à la main, prirent séance, mais n'opinèrent point, quoique le premier président leur eût rendu leur démission, qu'ils renvoyèrent d'ailleurs le lendemain. Huit d'entre eux furent

(1) Aymar-Ckarles-François, comte de Nicolaï, marquis d'Osny, né le 23 avril 1737, devint premier président du Grand Conseil en 1776, conserva cette place jusqu'en 1788, et mourut sur l'échafaud le 28 avril 1794.

il. fi

exilés; à leur tête étaient M. Lambert (1), M. de Montpezat et M. Nègre.

Mme d'Aligre, femme de l'ancien premier président, eut pour Mme de Sauvigny les meilleurs procédés du monde. Celle-ci s'en loua beaucoup : quand, après la formation du nouveau Parlement, ces deux dames se virent, elles s'embrassèrent et s'attendrirent. Je dînai le 17 chez le nouveau président avec les membres de sa Compagnie : il y avait deux tables et quarante personnes. Tous ces magistrats me parurent médiocres, il me faut en convenir, et j'en fus fâché pour l'autorité du Roi; tout aurait été dit s'il y eût eu, parmi eux, deux ou trois hommes de génie, car ces gens-là étaient les seuls qui eussent la bonne cause. Le Parlement ancien était tombé dans la félonie la plus extravagante; le chancelier, au lieu de punir dans les règles, avait commis des actes de despotisme effrayants : eux seuls avaient obéi ; mais il aurait bien été à souhaiter que leur obéissance fût noble, éclairée et utile à la nation.

Il arriva, à cette époque, un arrêt du Parlement de Rouen qui défendait de reconnaître le nouveau Parlement : cet acte était de la plus haute folie, et un arrêt du Parlement de Paris le condamna au feu. La semaine précédente, cependant, cette Compagnie de Rouen avait pris un bon parti : son premier président avait reçu par la poste un paquet timbré de Sens ; sous l'enveloppe en était une autre au greffier; sous celle-ci, une lettre

(1) Claude-Guillaume Lambert, né le 9 novembre 1694. conseiller au Grand Conseil en 1718, était doyen du Grand Conseil lors de la dissolution des Parlements en 1771. A cause de son grand âge, on crut d'abord ne pas devoir l'exiler, mais il réclama, et subit le même sort que ses confrères. Il mourut le 29 novembre 1774, en laissant deux fils, dont l'un fut contrôleur général des finances en 1787 et en 1789.

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