‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 45 sur 302 · ROUERIE DU CHANCELIER · texte numérisé non relu

ROUERIE DU CHANCELIER

adressée à la Compagnie; elle portait ces mots : « Tenez ferme, trente mille hommes iront bientôt à votre secours. » Le Parlement délibéra et décida que l'on enverrait cet exécrable billet à M. Bertin, secrétaire d'État de la province.

Le premier président de Sauvigny m'avoua de bonne foi qu'il trouvait la besogne très difficile, et qu'il n'était point au courant des prononciations. Il me conta un trait qui prouvait que ses collègues n'étaient pas plus au fait que lui, car, dans une cause jugée, il se forma trois avis différents. Celui des trois qui avait le plus de voix en avait cependant moins que les deux autres ensemble. Le président prétendit, avec raison, qu'il fallait obliger les juges à se partager en deux avis seulement; on lui soutint, au contraire, que c'était le plus nombreux des trois avis qui formait arrêt, et il céda; en sorte qu'il y eut un arrêt qui n'était point à la pluralité.

A la fin d'avril, j'allai avec ma femme et ma petite fille faire un séjour à Montceaux (1), magnifique maison du duc de Noailles , située sur le bord de la rivière. Nous y trouvâmes l'évêque de Tréguier, bon prélat, joignant à des lumières une simplicité qui le faisait quelquefois croire plus borné qu'il ne l'était en effet. En nous promenant un jour, nous rencontrâmes Brousse, l'avocat, qui pensa se prendre de querelle avec l'évêque sur l'état du Parlement. L'abbé de la Baume, prêtre habitué de Saint-Roch et ami de Mme la duchesse de Noailles, ne se mêla en rien à la conversation, et je détournai les chiens; mais Brousse nous conta ce qui avait engagé l'avocat Guy à prendre une charge de conseiller au Parlement : il devait une partie du prix de sa charge de secrétaire du Roi. M. le chancelier lui offrit

(1) Petit village situé à sept kilomètres de Corbeil (Seine-et-Oise).

de la faire payer par Sa Majesté. Guy refusait encore la place; on le menaça de le faire poursuivre par ses créanciers, et il dut se soumettre. Brousse nous rapporta aussi que l'abbé de Lucker, l'un des conseillers clercs du Parlement intermédiaire, avait, en pleine grande salle, reçu deux soufflets d'un homme qu'il connaissait très fort, et qu'il n'avait jamais voulu nommer : cet homme n'aurait été autre que M. le duc de Chartres (1).

Cette histoire est bien singulière, mais en voici une autre qui est bien ridicule. M. le chancelier envoya un jour chercher un M. Charpentier, lieutenant général du bailliage de Soissons, alors à Paris avec sa femme. C'était avant l'établissement des Conseils supérieurs. Dès que M. Charpentier entra : « Eh! bonjour, mon cher Charpentier; ma foi, vous m'avez fait une belle querelle avec le Roi. » — « Monseigneur, je suis très tranquille chez moi; je ne croyais pas que ma présence à Paris y eût seulement fait sensation. » — « Rassurez-vous, je vous le pardonne. Vous

(1) Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, duc de Montpensier en 1747, duc de Chartres en 1752, puis, en 1785, duc d'Orléans, fils de Louis- Philippe, duc d'Orléans, et de Louise-Henriette de Bourbon-Conti, né à Saint-Gloud le 13 avril 1747, épousa, le 3 avril 1769, Louise-Marie- Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, entra dans la franc-maçonnerie et en devint grand maître. Membre de l'Assemblée des notables de 1787, nommé par la noblesse de Crespy en Valois aux États généraux en 1789, il se prononça pour les idées nouvelles, affecta de se mêler au tiers, se rendit avec son fils, en 1790, à l'armée du Nord, fut rappelé; tenta, en 1792, de se réconcilier avec la Cour, mais, insulté par les courtisans , il se jeta de plus en plus dans le parti révolutionnaire, devint membre du club des Jacobins, fut élu par Paris à la Convention, prit le nom de Philippe-Égalité, siégea avec les montagnards, vota la mort du Roi sans sursis ni appel, n'en fut pas moins rayé des Jacobins et arrêté comme partisan des Girondins le 4 mars 1793; conduit dans les prisons de Marseille et acquitté par le tribunal criminel de cette ville, le comité de salut public défendit de l'élargir; après six mois de détention, on le transféra à Paris, où le tribunal révolutionnaire l'envoya à l'échafaud le 6 novembre 1793.

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