‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 56 sur 302 · ENVOI DES LETTRES DE CACHET · texte numérisé non relu

ENVOI DES LETTRES DE CACHET

quels assistaient seulement M. de Miromesnil, M. de Maurepas, M. de Sartine et M. Turgot, annonçaient que la révolution parlementaire était toute prête. Le 23 octobre, M. le procureur général vint apporter, à Fontainebleau, l'arrêté que le Parlement avait pris pour représenter au Roi le danger de cette révolution. Introduit, il débita son petit discours, auquel le Roi répondit : « Je suis très surpris que la Chambre des vacations de mon Parlement ait fait un arrêté sur des bruits publics, d'autant qu'il n'y a rien de nouveau », et il tourna le dos. Le procureur général sortit; le Roi s'avança à la porte pour voir comment ce magistrat serait reçu par le public : il le fut mal; il dîna chez le garde des sceaux, et qui que ce soit ne lui parla. Deux jours après, les lettres de cachet, ordonnant à messieurs de l'ancien Parlement de se rendre à Paris le 9 novembre, étaient toutes parties; on avait également averti les membres des trois Cours suprêmes et ceux du Parlement actuel de se trouver le même jour dans leurs maisons , et d'y attendre les ordres du Roi; mais mystère impénétrable de la part des ministres. M. d'Amilly était à Fontainebleau, et tous les anciens Parlementaires concertaient déjà leur vengeance. M. Lenoir semblait triste : il allait être sous la griffe de gens qui ne l'aimaient pas. En effet, tout était décidé pour finir la révolution si longtemps incertaine. Mme de Durfort, avec laquelle j'eus une conversation particulière le 4 novembre, et à qui je confiai, sous le plus grand secret, les mémoires que j'avais écrits à la demande de M. le duc d'Aiguillon, me dit qu'on avait un peu trop annoncé l'opposition de Mesdames à la révolution qui se préparait, qu'elles devaient, dans ce moment, avoir l'air de la soumission et de l'acquiescement. Je la quittais lorsque M. de Marville entra et s'enferma tout seul avec elle : probablement il

était chargé, par le garde des sceaux, de faire agir auprès de Madame Victoire et de la ramener à l'avis du Roi. Cela était d'autant plus vraisemblable que le garde des sceaux lui-même avait eu, la veille, trois conversations avec Monsieur, l'une à dix heures du matin, la seconde à midi et la troisième à cinq heures.

Le 9 novembre, on ne savait encore rien des arrangements pris pour le Parlement. Le 10, tous les facteurs de la poste, conformément à leurs instructions, se rendirent au grand bureau dès sept heures du matin. On leur remit les paquets des ordres, qu'ils distribuèrent, avant midi, à tous messieurs de l'ancien Parlement et du nouveau comme à messieurs de la Cour des aides. Les ordres donnés aux anciens officiers du Parlement portaient : A Monsieur un tel, sans qualité, et étaient conçus en ces termes : « Monsieur, ayant jugé à propos de changer les ordres que je vous ai donnés le 25 du mois dernier , je vous fais cette lettre pour que vous ayez à vous rendre le 12 du présent mois y au matin, en la chambre de Saint-Louis au palais , et que vous y attendiez, en silence, ceux que je compte vous y faire donner ledit jour. Sur ce, je prie Dieu, etc. »

Les ordres donnés aux officiers du Parlement actuel étaient suscrits ainsi : A Mons un tel, président de ma Cour de Parlement de Paris, ou conseiller, etc., et leur enjoignaient de se trouver le même jour, 12 novembre, au Louvre, en la chambre où se tenait le Grand Conseil, à dix heures du matin, pour y recevoir les nouveaux ordres du Roi. Ceux à messieurs de la Cour des aides : A Mons un tel, sans qualité, leur ordonnaient de se rendre, à dix heures, en la chambre où se tenait la Cour des aides, au palais.

Le samedi 12, le Roi, qui avait couché à la Meute, partit pour Paris à sept heures du matin, et se trouva sur le

pont Neuf à sept heures et demie. Il avait dans son carrosse les princes, ses frères, M. le prince de Tingry, capitaine des gardes, et M. le duc de Bouillon (1); il était accompagné de tout le cortège qui précède ordinairement le Roi aux lits de justice. Dès six heures et demie, le garde des sceaux, les conseillers d'État et les princes et pairs étaient au palais, conformément aux ordres qu'ils avaient reçus la veille. Le Roi, parvenu à l'escalier de la Sainte-Chapelle, où il était attendu par M. le duc d'Orléans, M. le duc de Chartres, le prince de Condé, le prince de Conti et le comte de la Marche, fit descendre ses frères les premiers. Ceux-ci s'avancèrent et joignirent les princes du sang, qui, moyennant cela, marchèrent devant, de sorte que le Roi ne se trouva pas à portée de leur rien dire. Il alla à la Sainte-Chapelle, où il entendit la messe. Lorsqu'elle fut dite, il parla quelques instants à l'abbé de Radonvilliers et finit par lui demander : « Quel est cet homme-là? » L'abbé lui nomma le trésorier de la Sainte-Chapelle, et le Roi continua son chemin en récitant quatre vers du Lutrin de Boileau. Arrivé à la Grand'Chambre, il tint son lit de justice. Je ne rapporterai pas ce qui s'y passa, parce qu'il faut le voir dans le procès-verbal imprimé; d'ailleurs, je n'y assistai pas, et je restai toute la matinée au coin de mon feu. La cérémonie du rétablissement du Parlement ancien dura jusqu'à deux heures et demie. Monsieur partit aussitôt et se

(1) Godefroy-Charles- Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, colonel général de la cavalerie de France, grand chambellan, fils de Charles-Godefroy de la Tour, comte d'Auvergne, prince de Bouillon et de Turenne, duc d'Albret, et de Marie-Charlotte Sobieska, né le 27 janvier 1728, mort à Navarre (Eure) le 22 décembre 1792. Il avait épousé, le 28 novembre 1743, Louise- Henriette-Gabrielle, née princesse de Lorraine, seconde fille du prince de Pons et d'Elisabeth de Roquelaure, née le 30 octobre 1718.

rendit au Grand Conseil, accompagné de M. de la Galaisière et de M. d'Aguesseau (1). Il parla à merveille, fit enregistrer l'édit d'établissement du Grand Conseil, que l'on composait des membres du Parlement qu'on destituait, et témoigna à ces magistrats, de la part du Roi, combien il était content de leurs services. Les officiers destinés au Grand Conseil restèrent en place jusqu'à six heures. Ils ne voulurent point délibérer comme Compagnie, mais ils chargèrent les présidents de voir les ministres, et de leur dire qu'ils ne pouvaient accepter la nouvelle existence qu'on voulait leur donner. M. le comte d'Artois, de son côté, était allé à la Cour des aides faire le rétablissement de ce tribunal. Il était accompagné de M. Bastard et de M. le maréchal de Clermont- Tonnerre (2).

Au lit de justice, M. le comte de Maurepas monta dans une lanterne, parce que M. d'Aguesseau lui disputa la préséance comme doyen du Conseil. M. d'Aguesseau avait tort : le comte de Maurepas datait de plus loin que lui. Tout le palais était plein; une foule de dames y

(4) On a vu, au chapitre n du premier volume, les liens qui attachaient Moreau à tous les d'Aguesseau. Nous donnons aux pièces diverses, pages 595 et suivantes, deux odes qu'il adressa, l'une au grand chancelier, l'autre à celui de ses fils dont il est ici question.

(2) Gaspard, marquis, puis duc de Clermont-Tonnerre, né le 9 août 1689, maître de camp en 1709, maréchal de camp en 4731, lieutenant général en 1734 et gouverneur du Mont-Dauphin, maître de camp général de cavalerie en 4736, gouverneur de Belfort en 1739, se distingua en Bohême en 1741 , prit part à la défense de l'Alsace, au siège de Fribourg, commanda l'aile gauche à la bataille de Fontenoy en 4745, était présent à la prise de Tournay, eut trente-deux escadrons sous ses ordres à la bataille de Lawfeld en 1747 ; nommé maréchal de France le 47 septembre de cette même année, il assista au sacre de Louis XVI, le 44 juin 4775, comme doyen des maréchaux, fut créé duc et pair le 25 juin suivant, et mourut en 1781. Il avait épousé, le 10 avril 1714, Antoinette Potier de Novion, née en 1685 et morte le 29 août 1754.

étaient arrivées dès six heures du matin pour assister à une cérémonie que Ton ne voit pas deux fois en plusieurs règnes. Dans les rues, on cria fort peu : Vive le Roi! Il paraît que Louis XVI, en envoyant chercher l'ancien Parlement à la chambre de Saint-Louis, fit accompagner le maître des cérémonies par le greffier en chef, d'où il résultait que la Cour plénière, ou Cour de pairie, avait un greffier indépendamment de la séance que le Parlement y venait prendre.

Le maréchal de Richelieu, que je rencontrai avec le président de Gascq, Mme de Rouff et sa mère, et le petit Lessart (1), maître des requêtes, me conta ce qu'il avait entendu au lit de justice : ce n'était point une création d'officiers nouveaux, c'était un rétablissement ; on supposait qu'ils avaient conservé leurs droits, leurs titres. Cela était meurtrier pour l'autorité du Roi; il y avait même dans tout cela contradiction, car on supprimait les soixante-quinze offices du Parlement de 1771; or, les possesseurs de ces offices n'avaient pas encouru la forfaiture; il n'y avait eu de leur part ni délit ni instruction; chez les autres, l'instruction n'avait point été faite, mais le délit était constant. M. Baudouin m'expliqua un peu le détail des éditslus par le garde des sceaux Miromesnil, et il convint avec moi que l'édit de discipline, à peu près semblable à celui qui régentait le Parlement qui s'en allait, était beaucoup plus gênant pour les membres

(1) Antoine de Valdec de Lessart, né en Guyenne en 1742; maître des requêtes, ami et confident de Necker, devint contrôleur général des finances en décembre 1790, ministre de l'intérieur en janvier 1791 et des affaires étrangères en décembre de la même année; voulut s'opposer au courant qui poussait la nation vers une guerre européenne, fut mis en accusation le 22 mars 1792 sur le rapport de Brissot, et traduit devant la Haute Cour d'Orléans; mais, ramené à Paris sur l'ordre de la commune, à son arrivée à Versailles, il fut massacré, avec d'autres prisonniers, le 10 septembre 1792.

du Parlement, que celui de 1756 qui leur avait fait donner leur démission.

Le 13, les présidents à mortier allèrent à Versailles remercier le Roi, et firent le lendemain leurs visites aux Princes. Les présidents du Grand Conseil se rendirent aussi à Versailles. Monsieur avait écrit àM. de Sauvigny; il était médiateur de leur affaire : les anciens officiers du Parlement demandaient que, si Ton voulait qu'ils acceptassent les offices du Grand Conseil, on leur conservât honneurs et gages, tels qu'ils les avaient au Parlement. Les présidents étaient jaloux du mortier, et réclamaient une distinction entre eux et les quatre autres présidents. Ils désiraient aussi qu'on leur attribuât la maréchaussée, dont ils connaissaient avant 1768. On crut un instant cette affaire accommodée ; le vrai était qu'on ne leur donnait que des espérances, et que l'on travaillait à les faire délibérer comme Compagnie, sous prétexte que Monsieur, ayant accepté d'être médiateur, ne pouvait se trouver l'agent de particuliers. Mais rien n'était encore terminé. Outre les propositions dont j'ai parlé plus haut, ils sollicitaient encore l'exclusion de dix membres que l'on nommerait.

Le 16 novembre, on jouait à la Comédie le Mariage fait et rompu et la Partie de chasse de Henri IV. Toute la France y était : il n'y manquait pas un prince, et le duc de Chartres, entre les deux pièces, jouissait, dans les foyers, des regards et des félicitations du public. La veille, le prince de Conti avait été extrêmement fêté à Versailles; le Roi l'avait présenté à toute sa famille. La Partie de chasse de Henri IV, quoique assez mal jouée, fut applaudie avec tout l'enthousiasme que la nation avait pour la mémoire de ce bon prince. Quelque temps auparavant, un M. Buquet, procureur du Roi au présidial de Beau-

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