CITATION A LA CHAMBRE SAINT-LOUIS
là, on tenait chez M. Bastard(l) le conseil du comte d'Artois, et Élie de Beaumont (2) annonçait hautement un mémoire qui devait perdre Gerbier.
Les mémoires se succédèrent et firent un bruit énorme; celui de M. de Guines, rédigé par Élie de Beaumont ou par Target (3), était un véritable chef-d'œuvre et très redoutable pour Gerbier : M. de Guines me sembla plus fort en accusant qu'en se défendant. Celui de Linguet, sur l'injustice de sa radiation, était écrit avec feu et plein d'énergie : il cherchait à commettre le Parlement avec les
avocats, en engageant cette Compagnie à s'emparer de
cette police.
Le 3 février, Linguet, qui avait reçu ordre de se trouver à la chambre Saint-Louis, où tous les avocats devaient s'assembler, s'y présente accompagné de Mme de Béthune, de Beaumarchais (4), du duc de Lauraguais et d'une
(1) Conseiller d'État et chancelier-garde des sceaux, chef du conseil, surintendant des maison, finances, jardins et bâtiments du comte d'Artois.
(2) Jean-Baptiste-Jacques Élie de Beaumont, né à Carentan en 1732, avocat au Parlement de Paris, célèbre par ses Factums et ses Mémoires judiciaires, dont le plus connu est son Mémoire pour Calas, quil publia, en 1762, pour démontrer l'innocence d'un négociant toulousain accusé d'être l'assassin de son fils, condamné comme tel par le Parlement de Toulouse au supplice de la roue, et exécuté; avec Voltaire, il poursuivit la revision du procès de ce malheureux et la réhabilitation de sa mémoire, qui fut prononcée, le 9 mars 1765, par un tribunal extraordinaire composé de cinquante maîtres des requêtes. Il mourut à Paris en 1786.
(3) Guy-Jean-Baptiste Target, né à Paris en 1733, avocat distingué, se déclara contre le parlement Maupeou, fut élu à l'Académie française en 1785, aux Etats généraux en 1789, devint président de l'Assemblée nationale en 1790, se montra l'adversaire de la Cour ; nommé président de l'un des tribunaux civils de Paris en 1791, il refusa de défendre Louis XVI, et fut secrétaire d'un comité révolutionnaire sous la Terreur. Membre de la Cour de cassation, il prit part à la rédaction du Code civil et du Code criminel, et mourut en 1807.
(4) Pierre-Auguste Caron de Beaumarchais, né à Paris en 1732,
foule d'adhérents. Les avocats le prient d'engager ses amis à se retirer; il refuse; il faut que les membres de l'assemblée se transportent à la Cour des aides. Le premier président du Parlement, sachant leur embarras . les autorise à se réunir dans la Grand'Chambre. On députe trois fois à Linguetpour l'engager à y venir comparaître. Refus de sa part, fondé sur ce qu'il est ajourné à la chambre Saint- Louis; dans le vrai, il désirait que sa défense fût publique. A la quatrième sommation, il arrive enfin, mais ses amis forcent la porte : tout entre pêlemêle. Il veut se défendre; on lui pose quelques questions auxquelles il répond mal; il est unanimement rayé. Il demande qu'on lui communique par écrit les chefs d'accusation; comme on n'y consent pas, il prend à témoin les assistants, et inscrit leurs noms pour les appeler en
se distingua d'abord dans l'horlogerie en inventant un nouvel échappement pour les montres; acheta en 1756 la charge de contrôleurclerc d'office de la maison du Roi; son talent pour la harpe et la guitare le fit connaître ; il donna des leçons à Mesdames filles de Louis XV, se lia avec le financier de la Cour Pàris-Duverney, se lança dans des spéculations commerciales où il gagna, en peu de temps, une grosse fortune; acquit la place de lieutenant général des chasses aux bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre ; soutint divers procès, fut enfermé au For-1'Évêque, accusé d'avoir voulu corrompre son juge et condamné au blâme et à la dégradation civique. Envoyé en Angleterre à la recherche de libelles contre la famille royale, au moment de la querelle de ce pays avec ses colonies d'Amérique, il prit fait et cause pour celles-ci, et, lors de la guerre de l'Indépendance, leur fournit des armes et des munitions; il composa des mémoires judiciaires et des pièces de théâtre, entre autres le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro; à l'époque de la Révolution, il fut nommé membre provisoire de la commune de Paris, quitta bientôt les affaires publiques pour se livrer à de nouvelles spéculations, dont l'une, consistant à livrer 60,000 fusils à l'armée, faillit le ruiner et le faire monter sur l'échafaud en 1793. Il parvint à s'échapper de la prison de l'Abbaye où il était enfermé et se cacha; mais dénoncé, sa tête mise à prix, ses biens séquestrés, porté sur la liste des émigrés, il erra à l'étranger, puis se réfugia à Hambourg; obtint sa radiation en 1796, rentra en France et y mourut d'apoplexie en 1799.