‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 68 sur 302 · LINGUET RAYE DU TABLEAU DES AVOCATS · texte numérisé non relu

LINGUET RAYE DU TABLEAU DES AVOCATS

dire de M. d'Aiguillon : « 77 doit me craindre; mais, moi, je ne le crains pas. » Il croyait ainsi faire sa cour au Parlement; au contraire, plusieurs de ses membres furent indignés, entre autres celui qui conta ce propos à M. de Metz, de qui je le tiens. Les avocats furent très mécontents de l'arrêt du Parlement; deux d'entre eux s'en plaignirent au premier président, et cela motiva un arrêté portant que la Cour n'avait pas entendu donner atteinte à la discipline des avocats. Ceux-ci se réunirent le 9 pour juger Linguet : cet homme était un caméléon; il ne voulut récuser personne, et s'en rapporta à la conscience de ceux qui sortiraient. Tous les avocats exclus par l'arrêt du Parlement se récusèrent; le bâtonnier seul resta, disant qu'il n'opinerait pas. Linguet parla comme un ange et avec la plus grande modestie; il offrit de présenter requête lui-même, pour demander la radiation de tout ce qu'il avait écrit dans ses mémoires d'injurieux aux avocats. Il les flatta, les toucha, les convainquit presque. On lui lut et relut les articles des griefs qu'on lui reprochait; il promit d'y répondre la semaine suivante. Il y avait une cabale nombreuse pour le rétablir, et son affaire occupait beaucoup le public. Néanmoins, le jeudi 16, dans une assemblée d'avocats qui dura jusqu'au soir, il fut rayé du tableau à la pluralité de cent quatrevingts voix contre trente-trois, qui encore avaient opiné à l'interdire pendant quelque temps. Comme il fallait que cette déclaration fût homologuée le 23, Linguet donna sa requête et demanda à plaider ce jour-là à huis clos. On le lui accorda. Il commença par vouloir que l'avocat général parlât le premier, ce qui lui fut refusé. Il attaqua la délibération de l'ordre des avocats, et demanda à être maintenu sur le tableau. Il conclut également à ce qu'il lui fût permis de faire assigner M. le duc d'Aiguillon,

pour qu'il fût tenu de déclarer tout ce qu'il pouvait lui reprocher. Cet homme-là était fou, et Mme de Giac prétendait que tous les gens à talents sont comme ceux qui ont des cautères : tout s'en va par là (1).

Mme de Béthune avait alors une affaire contre le maréchal de Broglie; sa cause avait été appelée le 6 février. Elle s'était présentée, avait exposé le malheur qu'elle avait de se trouver sans avocat par la radiation de Linguet, et avait demandé à plaider elle-même. On était allé aux opinions, et on avait rendu un arrêt qui lui permettait de le faire, assistée de son procureur. Le lundi 6 mars, elle arriva au palais et voulut plaider dans l'intérieur du barreau; on l'obligea à en sortir, quoiqu'elle eût insisté. Target parut pour le maréchal de Broglie. Mme de Béthune plaida encore le 13 et le 14 mars : elle espérait qu'en attendant, Linguet serait rétabli; mais, le 10 avril, elle perdit sa cause avec dépens. En entendant l'arrêt, elle s'évanouit, et on l'emporta dans son carrosse.

Le comte de Guines publia, le samedi 18 mars, un mémoire très hardi, accompagné d'un avertissement dans lequel il se plaignait d'avoir reçu une lettre ministérielle lui défendant de faire mention, dans ses mémoires, de M. le duc d'Aiguillon. Il articulait un plan de machination pour le perdre, et offrait sa tête pour en répondre. Cet avertissement, par sa singularité et par son audace, méritait d'être lu. Il me mit dans l'esprit le désir de m'informer des faits, et voici ce que m'apprit Sémonin, premier commis des Affaires étran-

(1) Mercredi 8 mars 1775. — J'ai beaucoup entendu parler de l'ouvrage de Linguet, intitulé : La théorie du libelle. Je l'ai envoyé acheter et l'ai trouvé à mourir de rire, mais maladroit pour le fond des choses. (Journal de Moreau.)

INSTRUCTION CONTRE LE TORT. 13b

gères, jadis créature de M. de Ghoiseul, mais très honnête homme, et qui m'a toujours semblé très impartial.

Ce fut au mois de décembre 1770 que M. de Ghoiseul fut renvoyé. M. d'Aiguillon n'était pas en place lorsque Le Tort joua sur les fonds publics anglais; il n'y était pas non plus lorsque M. de Guines le fit arrêter. M. de la Vrillière avait à cette époque, par intermédiaire, le portefeuille des Affaires étrangères ; il fit au Conseil le rapport de cette affaire, et le Roi nomma, pour diriger à la Bastille l'instruction contre Le Tort, MM. d'Aguesseau, Joly de Fleury et de Tholozan, joints à M. de Sartine qui fut chargé des interrogatoires. Cette instruction dura huit mois, après lesquels on ne trouva aucune preuve de nature à amener la condamnation de Le Tort. Celui-ci accusait M. de Guines de l'avoir fait jouer; mais, comme tout s'était passé entre eux et sans tiers, on ne pouvait asseoir juridiquement ni la dénégation ni l'assertion. Le Tort avait joué : voilà tout ce qu'il y avait de certain; il fut donc, au bout de huit mois, mis hors de la Bastille.

Alors, viennent à Paris les Anglais créanciers de Le Tort; ils veulent être payés; ils prétendent tous n'avoir entendu spéculer que pour l'ambassadeur, et l'avoir regardé comme le débiteur dont Le Tort n'était que le prêtenom. Ce dernier, outré de colère et ayant soif de vengeance, ce qui était tout naturel si M. de Guines était coupable , prend le parti de rendre sa plainte ; mais il ne le peut, contre un ambassadeur, sans la permission du Roi, et il donne son mémoire pour l'obtenir. Ce mémoire est rapporté au Conseil et, par ordre de Sa Majesté, communiqué aux commissaires mêmes qui avaient fait, à la Bastille, l'instruction contre Le Tort. Leur avis est que l'on ne peut enlever à un sujet du Roi la voie de la plainte aux tribunaux, et que ce refus serait ici d'autant plus déraisonnable

que, derrière Le Tort, sont des Anglais très riches, très piqués de leur perte, qui ne manqueraient pas de dire que non seulement on leur envoie des gens qui les escamotent, mais qu'ensuite on ôte à ceux qu'ils ont trompés les moyens d'obtenir justice.

La permission de rendre plainte accordée par le Conseil, M. le duc d'Aiguillon, alors en place, en fait part à M. de Guines, qui était en Angleterre. Celui-ci écrit que rien n'est plus juste, que Le Tort peut agir, et qu'il a de quoi se défendre. La permission est donc notifiée à Le Tort au mois de janvier, et il ne porte plainte qu'au mois d'avril; puis il demande un passeport pour aller en Angleterre.

Son mémoire est rapporté au Conseil, communiqué aux commissaires; ils disent que l'on ne peut refuser les moyens à celui à qui on accorde la fin. Le passeport est donc signé; on y met seulement comme condition que Le Tort ne parlera à personne de son affaire contre M. de Guines, à peine de punition. Mais, avant de délivrer ce passeport, M. d'Aiguillon en informe M. de Guines, qui répond que Le Tort en abusera et qu'il n'est pas d'avis qu'on le délivre. Sur cela, le passeport est cancellé dans les bureaux, où il reste; Le Tort a beau réclamer, il ne fait point le voyage. C'est à ce moment que M. d'Aiguillon prévient M. de Guines, en lui envoyant son congé, qu'il a écrit à M. le lieutenant criminel pour que l'on n'exerçât aucune poursuite jusqu'à la rentrée en France de l'ambassadeur. Aussi la plainte rendue au mois d'avril estelle restée sans poursuites judiciaires jusqu'à son retour, à l'exception de quelques informations qui furent prises à Calais, en vertu des ordres de M. de Sartine. M. d'Aiguillon, qui n'avait écrit qu'au lieutenant criminel, les ignorait si bien qu'il adressa ensuite à M. de Sartine

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