DEMISSION DU DUC D'AIGUILLON
dez-vous au jeudi ou au vendredi de la semaine suivante.
J'eus soin d'être exact, car je devais lui lire un long mémoire que j'avais composé dans le but de l'instruire des principes qui pouvaient conduire à restituer à la magistrature sa dignité. La porte était consignée. Je me fis annoncer et j'entrai sur-le-champ. Je lui dis : « Je crains que vous ne soijez occupé aujourd'hui; je reviendrai demain, si vous voulez, et nous travaillerons. » Il me répondit en souriant tristement : « Ni aujourd'hui ni demain; je ne suis plus de ce monde. » Je fus au désespoir et je le lui témoignai. Il me conta qu'il donnait le soir même sa démission : il avait été averti qu'on la souhaitait. Vraisemblablement, c'était M. de Maurepas qui lui avait porté cette parole, et il aimait mieux prévenir sa disgrâce par une retraite noble et en bon ordre. Il me demanda le secret; néanmoins, dans l'après-midi, avec les mêmes précautions, il fit aussi part de sa détermination à tous ses premiers commis.
Ce jour-là, en effet (2 juin 1774), M. d'Aiguillon alla au Conseil, et, après le Conseil, dans une audience particulière, il remit sa démission de ses deux places. Sa Majesté lui donna toutes sortes de témoignages de bonté. On a prétendu qu'elle lui avait offert une pension de 40.000 livres qu'il avait refusée. M. de Chabrillan, son gendre, m'a appris depuis que cette offre n'était pas vraie. Ce ministre se retira avec l'estime et l'amitié de tous les honnêtes gens; le militaire était enchanté de lui. Il porta la peine des marques d'attention que la reconnaissance l'avait obligé d'avoir pour cette Mme Du Barry qu'il n'avait point placée à la Cour; mais on doit remarquer qu'il ne s'était attaché à elle qu'en vue de se sauver du plus grand danger, au lieu que tant d'autres, etnotam-
ment le chancelier, s'étaient bassement mis sous les pieds de cette créature, poussés par le seul intérêt d'augmenter leur faveur. Du reste, il ne s'était point livré à ses vilains entours, et les Du Barry, dans les derniers temps surtout, avaient été ses ennemis.
La princesse d'Armagnac ne voulait pas croire que le chancelier eût eu aucune part dans la retraite de M. d'Aiguillon; pourtant Sémonin, quiavaitle cœur navré comme moi, m'affirma que ce n'était point la Reine qui l'avait fait renvoyer, et il semblait même assez apparent que ce renvoi ne ferait pas les affaires du parti Choiseul. Comme à Paris on rit de tout, on donna à M. de Maurepas le surnom de Chasse-cousin.
Le 3 juin, le Roi dépêcha un courrier à Chatou avec une lettre pleine de confiance et de bonté pour M. Bertin : il lui mandait de le venir joindre sur-le-champ. M. Bertin était à Montesson avec des dames; il prit congé d'elles, courut s'habiller et partit. Il ne trouva pas le Roi à la Meute, où la Cour était installée depuis la maladie de Mesdames : Sa Majesté était allée avec la Reine voir Madame Louise à Saint-Denis, et avait entendu le salut aux Carmélites. L'abbé Bertin (1), qui y était, m'a dit que le Roi donnait bourgeoisement le bras à sa femme, et que le peuple enchanté criait de toutes ses forces : Vive le Roi! Sa Majesté, à son retour, chargea M. Bertin de faire par intérim le département des affaires étrangères. Cette marque d'estime me causa d'autant plus de plaisir, qu'elle semblait indiquer que ce ministre aurait part à la confiance du Roi, et n'avait point de dégoûts à craindre. Il était le seul qui n'eût point encore demandé à Louis XVI à travailler avec lui; il sentait que son département ne
(1) L'abbé Bertin, frère du ministre, était supérieur de la maison des Carmélites de Saint-Denis.