NOMINATION DES NOUVEAUX MINISTRES
pouvait intéresser le Roi, et qu'il fallait attirer l'attention sur sa personne par la modestie et le peu d'empressement. Sa Majesté le remarqua en effet et voulut en savoir les motifs : « Sire, lui répondit-il, j'ai cru que, dans ce moment-ci, vous aviez des affaires beaucoup plus pressantes que celles dont je pourrais vous entretenir. J'attendrai donc à Compiègne. » Satisfaite de cette réplique, Sa Majesté lui dit les choses les plus honnêtes.
La nomination des nouveaux ministres eut lieu le 5 au soir. Ce fut M. de Vergennes pour les affaires étrangères et le comte du Muy (1) pour la guerre. Sur ce dernier, le peuple se permit quelques pointes, et fit entre autres courir celle-ci en parlant du Roi : « Celui-là est plus gourmand que son grand-père : il suffisait d'un baril à Louis XV, il faut donc un muid à Louis XVL »
On n'accusera pas ces deux ministres d'avoir brigué leur place : M. de Vergennes était ambassadeur en Suède et ne pouvait arriver que dans le mois de juillet. Le comte du Muy, qui se trouvait à Grignan, en Provence, quand le Roi mourut, alla au bout de quelque temps à son commandement de Lille, sans passer ni par Paris ni par la Cour. C'est de là qu'il vint à la Meute, en habit uniforme, deux jours après sa nomination; le surlendemain, j'étais chez la princesse d'Armagnac quand il s'y arrêta en se rendant à Versailles. Je lui avais écrit que je me réjouissais, avec tous les braves gens, moins de ce qu'il serait un
(1) Louis-Nicolas-Victor de Félix, comte du Muy,, né à Marseille en 1711 ; prit part à la guerre de 1734 en faveur de Stanislas, roi de Pologne; fut fait menin du Dauphin, père de Louis XVI, en 1735, combattit en Westplialie en 1741, en Bohême et au siège de Fribourg en 1744; devint lieutenant général en 1748, gouverneur de Flandre en 1762, refusa le ministère de la guerre en 1771, l'accepta à l'avènement de Louis XVI, en 1774; fut nommé maréchal de France en 1775, et mourut à Paris le 10 octobre de la même année. Il avait épousé, en 1774, la baronne de Blanckart.
excellent ministre, que de ce qu'il était bien prouvé que nous avions un bon et sage roi, qui faisait les ministres comme on faisait autrefois les évêques ; mais il n'avait point encore reçu ma lettre. Sa nièce, la marquise de Créquy (1), était une pauvre tête : elle paraissait raffoler de son mari, était au désespoir de n'avoir pas d'enfants, croyait que son époux ne l'aimait pas, et racontait làdessus, à tout le monde, les choses les plus singulières. Elle me prit un jour pour confident, et je fus obligé de me serrer les lèvres pour ne pas rire.
C'est chez elle que j'appris que le Roi avait remis le Cordon rouge au baron du Blésel et à M. de Choisy, tous deux braves et bons officiers : le premier avait reçu sept blessures dans le service. Le maréchal, de Broglie lui donna une fois le commandement d'une place avec ordre de ne point capituler, mais de faire, à la dernière extrémité, sauteries fortifications, et de sortir l'épée à la main à travers les débris. Il regardait le maréchal pendant qu'il recevait cet ordre; puis, celui-ci ajoutant : « Nous changerons tout cela, si vous le voulez », M. du Blésel répondit : « Vous serez obéi, monsieur le maréchal, et j'accepte le commandement avec d'autant plus de plaisir, qu'aucun de mes camarades ne me l'enviera. »
J'ai su par Mme de Durfort que l'on avait fait à M. de Vergennes les plus terribles noirceurs auprès de la Reine, qui refusa longtemps de laisser présenter Mme de Yergennes. On avait prétendu que cette femme avait été
(1) Marie- Anne-Thérèse de Félix du Muy, marquise du Muy et de Sévigné, comtesse de Grignan, baronne de Chantai, etc., fille de Joseph-Gabriel -Tancrède de Félix, marquis du Muy, et de Françoise de Chantal-Pauline-Delphine de Simiane, mariée à Charles-Marie, marquis de Créquy, fils de Louis-Mari e-Charles-Arras-Adrien, marquis de Créquy, prince de Montlaur, grand d'Espagne, et de Renée- Victoire-Charlotte de Froulay.