MADAME DE LA HAYE
Mézières, qui en avait plus d'une pour s'attacher à lui. Elle avait, de la meilleure foi du monde, donné deux enfants à son mari : l'un était Mézières, mon camarade de classe en rhétorique au collège de Beauvais; l'autre, une sœur, son aînée d'un an, qui, comme je le dirai plus loin, a été réduite par l'infortune à épouser en secondes noces le baron d'Andlau. Ces deux pauvres enfants n'avaient alors de protecteur et de soutien que le marquis de la Haye.
A ce moment, Mme de Mézières ne rougissait pas encore de sa position; elle attendait le retour de son mari. C'était à la prière de celui-ci que le marquis faisait face et ouvrait sa bourse à quelques créanciers incommodes. Du reste, elle était devenue l'amie de la marquise de la Haye ellemême, et souvent ces deux femmes se confiaient mutuellement leurs peines, et se plaignaient l'une à l'autre de la mauvaise conduite de leurs maris. La plus malheureuse, il faut en convenir, était Mme de la Haye : elle désirait la mort, et sa santé, qui dépérissait chaque jour, inquiéta assez son amie pour l'engager à appeler à son secours une espèce de chaperon qui, dans tous les cas, pût témoigner en sa faveur. Elle fît venir d' A vallon une des plus douces et des meilleures créatures que j'aie jamais connues, sa sœur, Mlle Minard-Désaleux, qui ne la quitta plus, et, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, fut toujours, avec un homme dont je vais parler tout à l'heure, son appui et son conseil.
Je n'ai vécu que deux mois avec mon condisciple Mézières, mais je l'avais pris en amitié. Je le vois encore avec des yeux noirs, pétillants d'esprit, et j'aime à me rappeler que nous étions, l'un et l'autre, les deux meilleurs enfants de notre classe. Avec beaucoup d'aptitudes pour tout le reste, il avait un talent supérieur et un goût marqué pour la poésie, et je ne fus que le second dans h. h
notre composition en vers (1) du mois de novembre 1734. Dans le mois d'octobre précédent, il avait perdu son père, qui était mort fou, à Avallon, à la suite d'une fièvre chaude; aussi était-il en pleureuses (2) quand nous composâmes en vers, et il ne les avait point encore quittées lorsqu'au mois de décembre on le vint chercher, en remise, pour le faire assister au mariage de sa mère, qui épousait le marquis de la Haye. A peine, en effet, la nouvelle de la mort de M. de Mézières était-elle arrivée à sa veuve, que M. de la Haye, veuf lui-même depuis quelques mois, était monté chez sa voisine, qu'il avait trouvée fondant en larmes. Etait-ce regret de ce qu'elle perdait? était-ce attendrissement sur le sort de ses enfants et sur sa propre position? Je n'en sais rien, mais il prit sur-lechamp son parti; elle n'hésita pas davantage. Pourquoi accuserions-nous ses motifs, puisqu'elle ne fit que ce qui convenait à une femme vertueuse, et ce qui montre combien elle l'était?
« Mon cher voisin, lui dit-elle , tant que mon mari a vécu, j'ai dû rester où il m'avait mise, et vous ne doutez point de la reconnaissance que je conserverai toujours pour les services essentiels que vous nous avez rendus. Aujourd'hui , ma situation change; ce n'est pas assez- pour moi d'avoir vécu avec vous sans reproches : mon premier devoir est d'être honnête; mon second,
(1) Nous avions composé en octobre et en novembre : je fus le premier de toute la classe en version ; il le fut ensuite en vers, et je ne fus que le second. M. Crevier nous avait donné pour matière l'éloge des travaux que M. Coffin avait fait faire pour la restauration et l'embellissement de la chapelle du collège. Les vitres en étaient peintes, et c'est un art que nous avons perdu. Mézières, pour exprimer l'effet de la lumière à travers ces vitres, avait employé ce vers qui m'est resté dans la mémoire : Lux in adoptivos docilis transire .colores. (Moreau.)
(2) Bandes de batiste qu'on portait autrefois dans les premiers temps d'un grand deuil.