‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 81 sur 302 · MARIAGE DE MME DE MEZIERES · texte numérisé non relu

MARIAGE DE MME DE MEZIERES

d'écarter de moi des soupçons injustes. V honneur m'ordonne de quitter l 'appartement que vous m'avez loué; daignez en accepter le congé. Je compte si fort sur cette grâce de votre part que, dans le moment, ma sœur va partir chercher un autre logement, plus en rapport avec ma fortune et avec notre position. »

Le marquis, aussi pénétré d'admiration qu'enivré d'amour, n'essaya pas même de combattre les raisons qu'elle avait de quitter la maison, ou plutôt ne les combattit qu'en lui répondant : « Je vous connais trop bien pour vous laisser aller; loin de nuire à votre réputation, j'en veux être le défenseur et le garant; ne nous quittons point, ma respectable amie; je serai le père de vos enfants; soyez dorénavant la mère des miens : je vous offre ma main. »

A ces mots, la pauvre Mme de Mézières — c'est elle qui me l'a conté — passa ses bras autour du col du marquis: « Oui, mon ami, dit-elle en doublant l'abondance de ses larmes, j'accepte votre main, et il m est bien prouvé que j' ai votre cœur. Ce mariage que vous me proposez, que ne peut-il se célébrer dès demain? Fixez -en l'époque. » On la blâmera de ne l'avoir point fait attendre; mais que ceux qui lui adresseraient ce reproche conviennent qu'il s'agissait de tout pour elle, et que ce mariage, qui a fait sa fortune, est la preuve la plus irrécusable de sa sagesse. Une faut qu'avoir connu son vieil époux, pour être bien sûr que, si elle eût été sa maîtresse, elle serait morte la misérable veuve d'un fou, qui ou compta pour rien le déshonneur de sa femme, ou la crut incapable de se déshonorer.

Tous ces détails m'ont été confirmés par la vieille Mme de Chastellux : elle observait plaisamment que la marquise de la Haye avait été mariée à seize ans pour son savoir et son esprit, et à trente ans pour sa beauté. Il faut cependant reconnaître que si, moins pressés l'un et l'autre, ils eussent pu reculer de quelques mois le bonheur

de s'unir, ils se fussent épargné des chagrins cuisants, que le mari ressentit sans doute, mais dont le cœur de la femme fut cruellement déchiré. Tout est leçon de morale dans l'histoire des particuliers, comme dans celle des empires, et les imprudences môme sont des fautes qui, en nous écartant de nos devoirs, traînent après elles le châtiment qui les punit.

Je dois raconter ici ce que j'ai appris sur le marquis de la Haye : il était gentilhomme breton, s'appelait Béraud, et était fort aimé des gens de sa province, où pourtant il n'avait ni habitation ni terre. Il était bon, aimable; mais, à son commerce et à ses traits, on s^apercevait bientôt que son principal mérite avait été d'être couru comme l'un des plus jolis hommes de son temps. Il n'avait pas l'esprit orné et, depuis qu'il était sorti de page, n'avait guère lu que des romans ; il savait la plupart des anecdotes galantes de la cour du Régent, se plaisait à en amuser les dames, qui ne demandaient pas mieux que de les entendre, et avait l'air et quelquefois encore le jeu d'un vieux libertin. On le caressait, on le choyait, on lui passait bien des propos sur lesquels sa femme et sa belle-sœur lui faisaient souvent, en particulier, de douces et sensées remontrances. Il aimait à montrer les diamants et à étaler la superbe vaisselle que lui avait donnés la duchesse de Berry; je ne l'ai cependant jamais ouï parler en public de ses amours avec elle. Il avait été à même de profiter du système de Law. Son domestique et sa table annonçaient un homme fort riche; néanmoins, comme ceux qui ne l'ont pas toujours été, il voulait que l'ordre régnât chez lui, et ses deux ménagères, sachant combien l'économie leur serait peut-être nécessaire un jour à elles-mêmes, écartaient toute occasion d'excès, et n'en manquaient aucune de tirer parti des moindres grâces qu'elles pou-

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