‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 83 sur 302 · LE NORMAND D'ÉTIOLLES · texte numérisé non relu

LE NORMAND D'ÉTIOLLES

Maison du Roi. Je n'ajouterai plus rien, si ce n'est que cette Sabbatin voulut aussi avoir un mari, et le trouva dans notre noblesse avilie. Hélas! ai-je besoin de rappeler qu'elle et le pauvre duc de la Vrillière, qu'elle avait asservi, ont vécu assez longtemps pour faire les maisons des princes, frères de Louis XVI?

Le Normand d'Étiolles, l'époux delà Pompadour, cette rem publicam connue par d'abondantes aumônes, et qui, dans le royaume des cieux, précédera, comme tant d'autres prostituées,, les pharisiens de la loi nouvelle, Le Normand, dis-je, avait fait des enfants partout où il avait pu. Il avait alors pour conseil le petit Bouret(l), fermier général. Celui-ci, on ne l'ignore pas, aimait Louis XV à la folie, mais ne le considérait pas plus que le duc de Choiseul, qui ne l'aimait point du tout. On n'a pas oublié la lettre qu'il dicta et fit signer à son ami Le Normand, afin d'obtenir du Roi qu'il lui pardonnât la belle et grande allée qu'il avait ouverte, en plein bois de Boulogne, devant sa maison (2). Ce fut vraisemblablement aussi par ce conseil que l'ex-mari de la Pompadour, du vivant même de sa femme^ trouva le moyen de légitimer et même d'enrichir ses propres bâtards. Il avait à Paris une maîtresse qu'il maria à un officier de fortune et très roturier, qui s'appelait Bellevaux. Pour elle, elle était bien demoiselle bourguignonne, car elle se nommait aussi Ducrest; mais elle était la mère et se trouvait embar-

(1) Etienne-Michel Bouret, né en 1740, trésorier général du lloi en 4738, fermier général en 4743, administrateur général des postes et directeur du personnel des fermes; mort à Paris en 4777.

(2) Dans cette lettre, que reçut Louis XV et qu'il renvoya au ministre de ses finances, Le Normand lui disait : A tout le bois que vous me faites porter, Sire, pour vos plaisirs, suis-je donc si coupable si j'ajoute, pour les miens, celui que j'ai fait abattre autour de ma maison de Boulogne?

rassée de deux petites Le Normand, qu'elle avait eues avant son mariage, et qu'elle élevait comme ses nièces, en attendant de pouvoir leur donner un père gentilhomme et d'en faire des ehanoinesses : là, se bornait son ambition. Le Normand pouvait bien leur procurer une dot; mais, pour avoir une prébende et les appeler madame, il s'agissait de leur trouver un père.

La comtesse Dujeu, mise au courant de ses perplexités, vint lui dire un jour : « Donnez-moi l'une de vos deux enfants, la plus jolie si vous pouvez, l'aînée si vous l'aimez mieux; j: ai son affaire et je vous en débarrasserai ; je prendrai même les deux, si vous le préférez. » Puis allant trouver sa parente, Mme de la Haye, elle lui tint ce langage, fort agréable à entendre : « Le jeune Ducrest convient à votre petite Mézières, ne me l'avez-vous pas dit? Eh bien! je vous réponds, moi, qu'ils s' aiment; il l'a assez vue au couvent où vous l'avez mise, et sur leur goût mutuel, ils se sont expliqués tant qu'ils ont voulu. Cent mille écus, et peut-être davantage, vous paraîtront-ils une dot suffisante? » On sent que la marquise de la Haye ne souleva plus aucune objection, et s'en rapporta entièrement à l'habile cousine.

Le jeune Ducrest, cependant, que celle-ci avait déjà instruit, était allé faire un voyage en Bourgogne dans l'intention de consulter ses parents, bons gentilshommes, malheureusement pauvres comme Job. Pour les amener où l'on voulait, la comtesse Dujeu leur écrivit et leur communiqua son projet d'établissement : « On donnera, en votre nom, leur manda-t-elle , cent mille écus à votre fils, et cent mille écus à la demoiselle que vous aimez le plus, à Mlle de Mézières. » On crut voir les cieux ouverts; mais on crut voir l'enfer et tous les diables, lorsque l'on fit comprendre à ces bonnes gens qu'il y avait deux enfants à reconnaître, dont, à la vérité, ils n'entendraient jamais

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