MARIAGE DE MILE DE MEZIERES
parler. Le jeune homme entra en fureur quand il supposa qu'on accusait Mlle de Mézières d'avoir été séduite, et celle-ci même ignora, vraisemblablement jusqu'au moment de la célébration du mariage, à quelle condition sa dot avait été promise. Le futur, extrêmement amoureux, se radoucit bien vite, à l'annonce que lui et sa très intacte moitié ne feraient que donner leur nom à deux très innocentes créatures, qui leur devraient leur état et qu'ils ne reverraient de leur vie; car, au sortir de l'église où le mariage aurait lieu, elles seraient conduites au Chapitre dans lequel leur place était déjà marquée. Mme Dujeu avait arrangé tout cela d'avance avec Mme Sabbatin, dans le tripot de laquelle elle s'était jetée après avoir diverti le Parlement de Bourgogne par ses culbutes. Les deux cent mille écus de Le Normand étaients prêts ; on n'attendit, pour unir les deux amants, que le temps nécessaire à l'obtention des deux prébendes. Ce délai ne fut pas long, grâce à la protection de M. de Saint-Florentin et de son infâme maîtresse, et le jeune Ducrest et Mlle de Mézières furent bien et dûment mariés, en face d'Eglise, après avoir solennellement légitimé deux jeunes demoiselles, qui n'étaient filles ni de la femme ni du mari dont elles allaient porter le nom. La cérémonie finie et tous les actes rédigés, on les ramena, l'une et l'autre, à Mme Bellevaux, leur véritable mère, qui s'empressa bientôt de les affubler d'un cordon rouge.
Dès que Mlle de Mézières fut devenue Mme Ducrest, elle n'écouta plus que les mauvais conseils qui s'emparèrent d'elle. Et d'abord, un mécompte dans leur fortune affligea et irrita beaucoup les deux époux : pour les obliger à reconnaître les deux filles de Le Normand d'Étiolles, on avait promis à chacun des futurs cent mille écus ; Le Normand paya bien les six cent mille francs, mais la
véritable mère des chanoinesses retint trois cent mille livres et vraisemblablement partagea cette somme avec Mme Sabbatin. Les jeunes époux se plaignirent ; Mme Bellevaux ne nia point le fait et leur répondit : « Je vous rendrai les cent mille écus, si vous le voulez, mais à une condition, cest que je publierai le motif de la libéralité de M. Le Normand. » On juge bien que cette condition ne fut pas acceptée. La mauvaise humeur de Mme Ducrest se tourna ensuite contre sa mère, parce qu'elle aurait voulu lui voir combler le déficit qui avait trompé ses espérances; l'intérêt et l'avidité la conduisirent à l'ingratitude. La pauvre Mme de la Haye eut à se défendre, contre son gendre et sa fille, du plus désagréable des procès : on lui refusa son douaire, d'après, m'a-t-on dit, une disposition de la coutume de Bourgogne; on alla jusqu'à supposer que, dans un second mariage contracté six semaines après la mort du premier mari, il pouvait y avoir confusion de sang. Je ne sais si ce procès fut porté devant des juges; car, lorsque j'ai été instruit de tout cela, Mme de la Haye avait déjà dévoré cette injustice et l'avait mêmepardonnée à sa malheureuse fille. Si, sur ces scandaleuses contestations, les partis transigèrent, j'imagine qu'il en aura coûté quelque argent au marquis de la Haye, et que lui et sa femme se seront bien repentis de s'être trop pressés de se livrer à la tendresse, très licite, qu'ils avaient conçue l'un pour l'autre.
A l'époque où, pour la première fois, j'entendis parler de ces faits, j'étais depuis longtemps l'un des meilleurs amis de Mme de la Haye; mais je ne la connaissais pas quand je me trouvais au collège de Beauvais avec son fils; je ne me liai avec elle et avec les siens qu'à la suite des deux voyages que je fis à Chastellux, dans ma jeunesse : le premier en 174 3; j'y passai alors un hiver que je pré-