‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 85 sur 302 · LA PETITE VILLE D'AVALLON · texte numérisé non relu

LA PETITE VILLE D'AVALLON

férerais aux plus agréables printemps, et ne revins à Paris qu'en 1744; le second en 1746. C'est dans celui-là que je fis connaissance avec la respectable mère de ma première femme; mais dans l'un et dans l'autre je vécus beaucoup avec la famille delà ci-devant Mme de Mézières, qui, en 1734, était devenue marquise de la Haye.

Cette petite ville d'Avallon se trouvait peuplée d'excellents officiers. M. de Chastellux, gendre du chancelier d'Aguesseau, officier général très distingué, était mort peu d'années auparavant, commandant en Roussillon, et la société la plus habituelle du château de Chastellux avait toujours été, et était encore, la comtesse de Bourbon- Busset, née Gouffîer, dont j'ai été l'ami jusqu'à sa mort, et tout le militaire d'Avallon, dans lequel les deux Minard, frères de Mme de la Haye, tenaient presque le premier rang. Lorsque je quittai Avallon pour revenir à Paris exercer ma profession d'avocat, je partis comblé des marques d'amitié de tous les parents de Mme de la Haye,, et chargé de lettres pour elle; on l'avait même déjà avertie de mon arrivée. Elle demeurait rue Cassette; mon père logeait rue du Four, faubourg Saint-Germain : nous allions donc être voisins; outre que sous tous les rapports nous nous convenions, on m'avait annoncé à elle comme pouvant lui donner les meilleurs conseils sur l'éducation de sa nouvelle famille.

Me voilà donc à Paris, en 1746, occupé tous les matins au palais, dînant avec mon père et ma mère, partageant I mes soirées entre la rue Garancière et la rue Cassette, et cependant faisant peu à peu connaissance avec les belles et grandes dames de la paroisse Saint-Sulpice. Quatre fois par semaine, je soupais chez la marquise d'Antigny, mère de la malheureuse comtesse de Talleyrand que j'ai mariée, et deux autres fois chez la mar-

quise de la Haye, mère de Mme de Montesson. Celle-ci était, à cette époque, une très jolie enfant, et avait un frère aîné qui est mort l'un des gardes de la manche (1) que l'on avait donnés à M. le duc de Bourgogne. La marquise de la Haye les élevait tous deux comme elle avait été élevée par sa mère. Le petit comte de la Haye n'ayant point de précepteur, on n'eut rien de plus pressé que de me prier de lui en chercher un : les parents avaient tellement prévenu en ma faveur la mère et la tante de ces enfants, que, sans trop savoir pourquoi, cette maison me ; faisait l'honneur, très indu, de me regarder comme un oracle. Celui que je choisis s'appelait Desmaris, était gentilhomme normand, doué d'une très belle physionomie, et avait acquis, dans ses classes, toutes les connaissances nécessaires à la profession qu'il avait été obligé d'embrasser. Il fut pour le fils un gouverneur très éclairé et très surveillant; pour le père, un ami sûr, un conseil sage et religieux; pour la mère et la tante, un consolateur dans leurs traverses; enfin pour la fille, un guide toujours attentif et toujours prévoyant qui, dans la bonne et dans la mauvaise fortune, l'a garantie de tous les pièges. Je prononce ici en aveugle ces mots de bonne et de mauvaise fortune , car je ne sais vraiment à quels événements j'oserais aujourd'hui les appliquer. Je raconterai bien quel fut le sort de toutes les personnes que je viens de nommer; mais, dans leur histoire, qui pourrait dire avec assurance : La destinée de celui-ci ou de celle-là fut heureuse ou malheureuse? C'est encore un secret pour ceux qui les ont estimés et aimés, comme pour ceux qui les ont enviés et calomniés. Mme de Maintenon, maîtresse

(1) Gentilshommes dont la fonction était d'accompagner continuellement les fils de France, depuis qu'ils étaient sortis des mains des femmes jusqu'à la fin de leur éducation.

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