LA DUCHESSE D'ORLEANS ET MME DE MONTESSON
mal que Ton en disait, et il m'a paru prouvé qu'elle était plus digne de l'estime et du respect de son époux, que cette folle et insolente Messaline (1) qui a porté son nom, et ne l'a transmis qu'à un lâche scélérat (2), par lequel il n'a point été déshonoré, puisqu'ill'a lui-même abdiqué en se déclarant publiquement un bâtard adultérin. Si ce scélérat a eu l'effronterie de renier celui que les lois du royaume lui donnaient pour père, et de s'annoncer luimême comme le fruit d'un adultère commis par sa mère avec le plus vil de ses domestiques, quel homme sera assez injuste pour jeter le moindre blâme sur la pauvre Mme de Montesson, qui, liée par un nœud légitime et indissoluble avec ce malheureux père, a passé sa vie à le consoler de l'opprobre d'avoir un tel fils?
Mes souvenirs personnels sur mon ancienne et charmante amie s'arrêtent ici; je retournerai maintenant en arrière pour indiquer les circonstances qui, en 1761, me mirent à portée de faire connaissance avec les deux filles naturelles de Le Normand d'Étiolles, dont j'ai déjà parlé.
Après la mort de ma première femme, mes amis m'arrachèrent de l'appartement où je l'avais perdue, et j'en louai un autre rue Vivienne, où je me suis remarié sept ans plus tard. Mme Bellevaux, la mère des deux chanoinesses Ducrest, occupait, en ce temps-là, une maison située à très peu de distance de mon nouveau logis, et à deux pas du couvent des filles Saint-Thomas, où habilitait ma sœur. La comtesse Dujeu, qui ne m'avait pas oublié, et à qui on avait assuré que j'étais un bon parti à
(1) Louise-Henriette de Bourbon-Conti, princesse du sang, fille de Louis-Armand, prince de Conti , et de Louise-Elisabeth de Bourbon- Condé, née le 20 juin 1726, mariée le 17 décembre 1743 à Louis- Philippe, duc d'Orléans, morte en 1759.
(2) Philippe-Égalité.
remarier, conçut probablement le projet de me faire épouser une chanoinesse. Elle vint me trouver, me parla de ma tristesse, de ma solitude, du besoin que j'avais d'un peu de dissipation et de société. Elle fit tant par ses cajoleries qu'enfin elle me détermina à me laisser présenter à ma si aimable voisine. Je savais depuis longtemps que Mlle de Mézières était devenue Mme Ducrest; mais, comme de raison, ni sa mère, ni le gouverneur que j'avais procuré autrefois au fils de celle-ci, ne m'avaient rien dit de la route qu'on avait prise pour aboutir à ce mariage. Au reste, dans l'état où j'étais, rien ne me paraissait moins pressé que de me faufiler dans une société dont on me vantait les plaisirs, et je différais toujours, lorsque je fus directement invité par la maîtresse même de cette maison, où on lisait avec plaisir mes ouvrages, et où l'on désirait me donner à souper avec des gens de lettres de ma connaissance.
Je me rendis à cette invitation et j'arrivai un beau jour sur les huit heures du soir. Le premier de ces convives qui goûtaient si fort mes productions fut le philosophe Marmontel. Il n'était point alors mon confrère historiographe, mais il n'était point non plus l'ami et encore moins l'admirateur de l'auteur des Cacouacs. De toutes les personnes composant cette brillante compagnie, je ne nommerai que lui, et j'ajouterai seulement que les cinq heures que je passai dans cette maison me décidèrent bien à n'y jamais remettre les pieds. Tout m'y parut malhonnête, excepté les propos. Comme les appartements étaient vastes, les chambres nombreuses et toutes éclairées, on allait, on venait; tableaux, livres, statues, deux très grandes pagodes de cinq pieds de haut et très obscènes, boudoirs, chaises longues élégantes, et jusqu'aux dispositions des glaces, tout me sembla jurer avec