‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 90 sur 302 · MME DE SAINT-AUBIN · texte numérisé non relu

MME DE SAINT-AUBIN

le noviciat d'un chapitre et le stage de quelques chanoinesses. Aujourd'hui que ma mémoire me rappelle ces détails, s'il m'était permis de comparer ce que je vis à quelques-uns des rassemblements dont nous avons été témoins depuis sept ans, je dirais volontiers que je trouvai là une miniature d'un grand et vaste tableau qui m'effraye encore; là, en effet, j'aperçus une aristocratie qui eût pu prendre pour devise : Liberté, égalité, et accorder avec le nom de république la distinction des trois ordres; là, en effet, des amusements de toute espèce réunissaient le haut et le bas clergé, la haute et la basse noblesse, et, si j'ose le dire, le haut et le bas tiers état.

Je m'étais attendu à y rencontrer deux belles chanoinesses; je n'en vis qu'une seule, reconnaissable à son cordon : c'est celle qui a épousé un militaire nommé M. d'Arcambal, avec lequel je crois avoir diné chez M. Bertin. Je vais raconter maintenant comment je retrouvai l'autre quelque temps après. J'étais dès lors très intimement lié avec la comtesse de Gramont, qui, depuis la perte que j'avais faite en 1760, n'avait cessé de me combler de marques de bonté et d'amitié, et qui parvint à me remettre non seulement dans le monde, mais dans la meilleure compagnie de la Cour. Cette généreuse amie me faisait l'honneur de m'inviter à toutes les petites fêtes de sa société; en 1762, voulant me décider à me rendre à un concert qu'elle donnait à quelques amies , elle me manda : « Nous aurons Mme de Saint-Aubin et Beaumarchais. » Or, qu'était Mme de Saint-Aubin ? Justement le cordon rouge que je cherchais. Je n'ai garde de comparer à Beaumarchais cette jeune fille que Mme Ducrest avait eu le bon esprit de retirer de la maison de Mme Bellevaux, sa véritable mère, et qui alors, connue également par ses talents et par sa sagesse, était cependant réduite à cher-

cher, dans les meilleures sociétés de la Cour, la protection dont elle avait besoin.

Mme de Montesson ne se dissimulait pas que ces deux chanoinesses ne lui étaient rien du tout, mais elles portaient le nom de Mlle de Mézières, fille du premier lit de Mme de la Haye, mariée à M. Ducrest, et ce motif lui suffit, pour qu'elle se crût obligée de soulager sa malheureuse sœur du poids des obligations que lui imposaient, non les lois de la nature, si ouvertement violées, puisqu'elle et son mari avaient reconnu deux filles qui leur étaient absolument étrangères, mais la décence, fondée sur l'opinion publique. Elle résolut donc de trouver à Mme de Saint-Aubin et à la sœur de celle-ci un établissement agréable : elle fit épouser à la seconde M. d'Arcambal, dont je viens de parler, et découvrit, pour Mme de Saint-Aubin, un mari d'un rang distingué parmi ces familles que le ministère avait autrefois anoblies : c'était le comte de Genlis (1), qui depuis lui fit prendre le nom de Sillery, et qui était le frère puîné d'un trop célèbre joueur. On intéressa sans doute M. le duc d'Orléans (2) au mariage d'une demoiselle portant un beau nom et joignant à une très aimable figure prodigieusement de savoir et de talents; on promit à cette dernière, ainsi qu'à son époux, des places élevées dans la maison de ce duc de Chartres (3) que je ne voudrais plus avoir à nommer; on leur fit entrevoir les plus flatteuses espé-

(1) Charles-Alexis Bruslart, comte de Genlis, puis marquis de Sillery, né en 1737. capitaine des gardes du duc de Chartres, plus tard duc d'Orléans, député aux États généraux, puis à la Convention. Suspect en raison de son intimité avec le duc d'Orléans, il fut condamné à mort le 30 octobre 1793 et guillotiné.

(2) Louis-Philippe, duc d'Orléans, petit-fils du régent et père de Philippe-Égalité.

(3) Philippe-Égalité.

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