RECEPTION DES GRANDS CORPS
fille publique à Gonstanlinople. Fausseté et horreur: son mari l'avait aimée avant son mariage, mais elle était d'honnête famille, et il ne l'avait épousée que parce qu'il était certain qu'elle n'avait été sensible que pour lui; elle valait mieux que bien d'autres de ce pays-ci. Sa présentation n'eut lieu que le 20 novembre 1774.
Au commencement de juin, les compagnies suprêmes se rendirent à la Meute pour faire leurs révérences au Roi et à la Reine. Sa Majesté n'avait pas voulu de la grande députation; aussi les membres du Parlement n'y arrivèrent-ils qu'au nombre de douze. Néanmoins, la chambre de la Reine étant fort petite, on se demandait comment tout ce monde y tiendrait. Mlle Périn, l'une des premières femmes de chambre, qu'on ne pouvait soupçonner de faire des épigramrnes, dit à la Reine : « Madame, mais pour éviter l'engorgement, si on les faisait sortir par la fenêtre? »
Quelques jours après, le Roi, à son lever, reçut la Ville. Il était dans sa chambre, assis et le chapeau sur la tête. Toute la Ville se mit à genoux, et le prévôt des marchands le harangua également à genoux. Il répondit : « Je connais rattachement qu'a pour moi ma ville de Paris; elle peut toujours compter sur ma protection. » Puis il s'avança jusqu'à la porte, et reçut là les six corps des marchands et les conseils, les uns après les autres. Ils parlèrent aussi à genoux; l'orateur des six corps se troubla et eut bien de la peine à achever son compliment. Le Roi se pinçait les lèvres pour ne pas rire. Il assura les six corps de sa protection, fît une mine gracieuse aux conseils, et tout fut dit.
On racontait que les membres de la Chambre des comptes avaient été très mécontents de la manière dont ils avaient été reçus. Chose étrange î c'était la Reine qui
leur avait fait une vesprée; elle leur avait dit en substance : « La prudence de vos chefs a été cause que le Roi vous a conservés : méritez par votre conduite ma protection et mes bontés. »
Les poissardes de Versailles vinrent aussi à la Meute; elles apportèrent de la mauvaise farine et demandèrent la suppression des entrées de Versailles. On crut que le Roi l'avait accordée à la sollicitation de la Reine, sans consulter le comte de Noailles : cela était inexact.
Ce qui était plus vrai, c'est que le Roi avait fait présent à la Reine du Petit Trianon, qu'elle appelait son petit royaume, et bientôt même elle obtint une chose à laquelle elle tenait beaucoup plus : le retour de M. de Choiseul et de M. de Praslin. Ils eurent la permission de reparaître à la Cour, mais le Roi défendit qu'on leur envoyât un courrier, et voulut qu'ils n'apprissent cette grâce que par la poste. En même temps, il cédait aux prières de la Reine et de ses frères, et se décidait à se faire inoculer. A la Meute, on était dans la plus grande joie : on riait, on sautait, on était enchanté du parti qu'avait enfin pris Sa Majesté. Il pouvait se faire qu'il fût très raisonnable; c'était pourtant se réjouir de voir le Roi aller à une bataille où il courait, à la vérité, peu de danger, mais où, sur mille hommes, un risque de périr; aussi les gens sages prétendaient-ils que nous mettions tous nos œufs dans un panier. Ce pauvre roi, d'ailleurs, était tiraillé de tous cotés : sa femme, ses frères, ses ministres, les courtisans, il ne savait auquel entendre, et il était à craindre, comme me le disait la princesse d'Armagnac, qu'ils ne finissent par l'impatienter ou par le rendre indécis sur tout. Il paraît que, dans l'un des premiers conseils des dépèches, il s'était levé avant de prendre les opinions, ne les avait point prises, et s'était retiré dans