‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 95 sur 302 · LA DUCHESSE DE CIVRAC · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE CIVRAC

J'appris ces changements chez la princesse d'Armagnac par Mme de Lesparre (1), et le lendemain, 1er juin, j'allai à Versailles porter mes félicitations. Je descendis d'abord chez Mme de Donissan, qui était avec Mme de Diesbach; je lui témoignai toute ma joie; elle m'embrassa en me disant qu'elle était au comble du bonheur. De là, je me rendis auprès de madame sa mère, qui fut très sensible à l'expression de mes sentiments ; puis je me présentai au dîner de Mesdames, où l'on me marqua beaucoup de bonté, et où je dus causer longtemps sur le cavagnole (2). En sortant de table, Madame Victoire, supposant que j'avais quelque chose à lui confier, vint à moi : a Ce n'est pas de moi que je veux vous parler aujourd'hui, lui dis-je; madame, je suis heureux de la joie de Mme de Donissan et de Mine de Civrac, que je quitte; être attaché à Madame, c'est plus que fortune, c'est bonheur. » La princesse me parut fort contente de mon enthousiasme, me dit beaucoup d'honnêtetés, et ajouta en me parlant de la nouvelle dame d'honneur, dont personne n'ignorait les talents, mais que l'on jalousait à cause de l'usage très légitime qu'elle en faisait pour la fortune de toute sa famille : « Cette femme a ici la réputation d'une habile intrigante; eh bien! c'est l'accusation la plus injuste : elle ne s'est acquis des amis qu'en faisant du bien à tout le monde; aussi a-t-elle demandé hardiment aux ministres tout ce qu'elle croyait dû à la naissance de son mari et aux services de ses enfants. »

Le 4 juin, on cria dans les rues le mandement de l'archevêque de Paris qui ordonnait des prières publiques à l'occasion du sacre, et un arrêt du Conseil qui exemp-

(1) La duchesse de Lesparre était dame d'atour de la comtesse de Provence.

(2) Jeu de hasard, espèce de biribi, qui se jouait avec des petits tableaux à cinq cases, contenant des figures et des numéros; chaque joueur tirait les boules à son tour.

tait la ville de Reims, pendant toute la durée du sacre et huit jours avant et huit jours après, de tous droits d'entrées. En même temps, le bruit se répandait dans Paris que M. le duc de Choiseul, qui se montrait partout^ avait la tête haute et une cour aussi nombreuse que celle du Roi, allait au sacre, tandis que M. le duc d'Aiguillon partait pour Veretz (1). Tout le monde voulait qu'il fût exilé, il n'en était rien encore : le Roi l'avait laissé le maître de se rendre ou au sacre ou chez lui, mais il faut reconnaître qu'il avait de bonnes raisons d'être mécontent et de craindre les suggestions de la Reine,, toujours prodigieusement prévenue (2) contre lui. Le Roi, à la revue de sa Maison passée le 30 mai, au Trou l'Enfer, ne lui avait pas dit un mot; il est vrai qu'il n'avait que très peu parlé et n'avait même pas salué les capitaines, ce dont on l'excusa parce que personne ne s'était avisé de l'en avertir. Quant à la Reine, aussitôt qu'elle avait aperçu M. d'Aiguillon, elle avait tiré le store de son carrosse. Néanmoins il était décidé à aller à Reims, et avait même déjà fait ses provisions, lorsque M. de Maurepas vint l'engager à partir pour Aiguillon, et ce qu'il y a de singulier, c'est la manière dont cela arriva. La Reine le haïssait et ne s'en cachait pas; elle était entourée de femmes qui nourrissaient cette haine : la princesse de Beauvau et la comtesse de Gramont étaient ses conseils. Elle envoya un jour chercher M. de Maurepas, lui dit qu'elle désirait qu'on exilât bien loin M. d'Aiguillon et qu'elle avait le consentement du Roi. M. de Maurepas demanda: « Qu'a-til donc fait? » — « La mesure est comble » , répondit la Reine.

(i) Bourg de France, à huit kilomètres de Tours, où le duc d'Aiguillon possédait un château bâti par Jean de la Barre, comte d'Etampes, et qui avait ensuite appartenu à l'abbé de Bancé.

(2) Il passait pour accueillir très favorablement les propos et les chansons que l'on répandait contre laBeine.

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