‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 94 sur 302 · COURAGE ET SANG-FROID DU ROI · texte numérisé non relu

COURAGE ET SANG-FROID DU ROI

gent quelques moulins et quelques fermes , et annoncent qu'ils viendront le lendemain à Paris.

Ils y arrivent le mercredi 3 mai; les halles et tous les marchés au pain sont pris d'assaut : on enlève le pain en le payant deux sous la livre; de là, les gueux courent chez les boulangers. Il n'en est aucun qui ne soit obligé de donner le pain pour ce que l'on veut, et, le soir, on n'en aurait pas trouvé une livre dans Paris. Une seule boulangère échappa au pillage; elle avait mis sur sa boutique fermée : « Boutique à louer, s'adresser au troisième. » Le vacarme fut plus particulièrement terrible au faubourg Saint-Martin et à la rue Saint-Antoine; les boutiquiers de la rue Saint-Honoré durent fermer. La police, très mal faite, opéra peu d'arrestations ; le guet avait l'air de suivre les attroupements et de les craindre; il laissa échapper huit hommes cachés au fond d'une cave.

A Versailles, l'émeute recommençait plus vive : il y eut un homme de tué et plusieurs de blessés par les gardes du corps et les Suisses. Le Roi ne dîna point en public ce jour-là, non plus que la Reine; comme la veille, il conserva tout son courage et toute sa présence d'esprit; ses ordres furent donnés de sang- froid; mais la tète tourna à son entourage : on ferma les grilles du château et la porte du parc. M. le contrôleur général, qui s^était beaucoup remué et avait travaillé avec le Roi, reçut le soir une lettre très détaillée de Sa Majesté, lui rendant compte des dispositions qu'elle avait arrêtées. Il montra cette lettre à plusieurs personnes : elle paraissait indiquer que l'on avait persuadé à Louis XVI que les émeutes avaient des chefs cachés^ et étaient l'effet d'un complot contre le ministère. M. Turgot et son ami M. d'Angiviller semblaient partager cette façon de penser; ce dernier me raconta même que, dans la bagarre de Paris, on avait

entendu un de ces gueux demander : « Où irons-nous? » Un autre lui avait répondu : « Trois points, trente et un » ; et ce mot, répété par trois voix, avait été redit d'un bout de la file à l'autre.

Le Roi envoya demander à M. Lenoir sa démission, et confia la charge de lieutenant de police à M. Albert (1), ci-devant intendant du commerce. Il chargea M. Turgot de veiller par lui-même à la police des grains dans Paris, et de porter ses ordres aux troupes de la Maison.

M. le maréchal de Biron fut nommé général commandant en chef de toutes les troupes de Paris (2). M. de Beauvau eut le commandement de toutes celles qui devaient opérer dans la banlieue, et l'on expédia des ordres pour faire approcher beaucoup de régiments. Un ban fut affiché, portant : 1° que les troupes courraient sus aux paysans embrigadés ; 2° défense d'exiger du pain audessous du prix courant, c'est-à-dire entre trois sous et demi et quatre sous; 3° injonction au prévôt de faire pendre. Je fus témoin du spectacle de Paris ce jour-là : il n'avait point l'air effrayant. Les gueux payaient et n'exerçaient aucune violence; quelques garçons boulangers seulement furent maltraités à coups de bâton.

Le lendemain, 4 mai, M. de Poix, à la tête d'un détachement de gardes du corps, se porta au secours de quelques fermes menacées. Dès le matin, des lettres patentes avaient été envoyées au Parlement pour attribuer à

(1) Joseph-François-Ildefonse- Raymond Albert, né à Me (Rousillon) en 1721, conseiller au parlement de Paris, lieutenant général de police, mort en 4790.

(2) On fait un bon conte d'une femme du Marais qui, pour dédommager le maréchal de Biron, voulait qu'on le fit connétable de Bourbon! Cela rappelle l'histoire de cette femme qui prétendait que le régiment du Roi était donné à M. Moreau, le procureur du Roi. (21 décembre 1775. — Journal de Moreau.)

la Tournelle la connaissance de ces émeutes. Le Parlement ne les enregistra pas ; il rendit seulement arrêt, ordonnant qu'il serait informé par la Grand'Chambre et les Chambres assemblées, et que cependant le Roi serait supplié de prendre des mesures pour faire diminuer le prix du pain. Cet arrêt fut affiché, mais le Roi fit enlever les affiches, et réunit un comité auquel assistèrent M. de Miromesnil, M. de Maurepas, M. Turgot et M. du Muy; M. de Sartine n'y était pas. Il s'agissait de casser l'arrêt du Parlement; c'était l'avis de M. Turgot, et M. de Miromesnil se démena vainement pour l'en faire changer. On finit par dresser des lettres patentes pour dépouiller le Parlement de la connaissance de cette émeute, et pour ordonner que les coupables seraient jugés prévôtalement.

Le vendredi 5 , le Parlement reçut ordre de se rendre à Versailles, où Sa Majesté tint, à deux heures, son lit de justice, et fît enregistrer les lettres patentes dont je viens de parler; elles furent partout affichées à la place de l'arrêt.

Dès le 6, le pain diminua aux marchés : d'un côté, les fermiers eurent peur et y portèrent; de l'autre, le contrôleur général, dérogeant à son système, fit sous main donner des ordres aux fermiers; je le sus pertinemment par celui du Moulineau, au bas de Meudon. Paris avait l'air d'une ville de guerre : toutes les rues étaient encombrées de troupes qui montaient la garde; aussi n'y eut-il plus de mouvements dans les marchés; mais les pillards de greniers allèrent dans les villages de l'Ile-de-France, et continuèrent à se faire livrer le [blé à bon compte et à piller les fermes. Cette commotion s'étendit assez loin, puisqu'elle se propagea jusqu'à Sens. Selon toute apparence, elle fut, sinon méditée, au moins excitée par des gens méchants et ennemis du gouvernement. M. de la Blache, qui revenait de Lyon, remit à M. Turgot de faux il. 13

arrêts du Conseil imprimés, qu'il avait entendu crier sur sa route , et par lesquels le Roi fixait le prix du blé à douze livres et le prix du pain à deux sols, en commandant que les fermiers porteraient au marché.

On arrêta et on conduisit à la Bastille différentes personnes, entre autres des maires et des lieutenants de police de villes, accusés de n'avoir pas fait leur devoir, notamment les lieutenants de police de Pontoise et de Sens. Il y eut à Versailles une alarme plaisante : le feu prit à un four à chaux, une forte explosion s'ensuivit; on crut que cet accident était l'ouvrage des ennemis des greniers.

Pour mettre fin à toutes ces exactions, il fallut un exemple sévère : une sentence prévôtale, rédigée avec soin, et que l'on me communiqua à l'hôtel de Laval, condamna deux misérables qui furent pendus en Grève le jeudi 11 mai. L'un des deux coupables avait été autrefois marqué et fouetté, l'autre était un voleur connu. Enfin, le Roi écrivit à tous les évoques et joignit à sa lettre une instruction sur les émeutes populaires, lettre et instruction que MM. les curés lurent au prône le dimanche 21 mai.

D'importants changements eurent lieu, à cette époque, dans les maisons de Mesdames. Ma respectable amie, Mme de Civrac, fut faite dame d'honneur de Madame Victoire, et sa fille aînée, Mme de Donissan, dame d'atour. On nomma la princesse de Chimay dame d'honneur de Madame Sophie : elle hésita à accepter. Mme de Montmorin devint dame d'atour de cette princesse, et l'évêque de Tréguier fut son premier aumônier. Enfin, on joignit aux seize dames de compagnie de Madame Victoire et de Madame Sophie deux nouvelles dames, Mme de Boursonne et Mme de Mérainville.

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