‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 97 sur 302 · SACRE DU ROI · texte numérisé non relu

SACRE DU ROI

vrai est qu'il s'était bourré de gouttes du général de Lamothe (1). Les évêques de Beau vais (2) et de Soissons (3) eurent une dispute et se coudoyèrent : il s'agissait de savoir lequel des deux irait lever le Roi de dessus son lit. Sa Majesté décida qu'il en serait comme au sacre précédent. Or c'avait été alors l'évêque de Soissons, parce que celui de Beauvais était absent; M. de Soissons profita de cette circonstance : Cucurrit Petro citius . L'évêque de Beauvais en fut tellement piqué qu'il s'abstint de paraître au sacre.

Dans l'entourage du Roi on se supplantait, on se froissait aussi : la maréchale de Mouchy (4) s'était fait donner l'ordre du Roi pour tenir la table d'honneur, et en effet elle la tint d'abord. Le grand chambellan arriva et se fit donner le même ordre par écrit; c'était bien son droit, car la Reine n'étant rien au sacre, la darne d'honneur y était moins que rien. Instruite de ce changement, dès que

(1) Les gouttes d'or du général de Lamothe, dans l'origine, contenaient réellement de l'or, puisqu'elles teignaient en violet le linge et la peau; plus tard, elles ne continrent plus que de l'alcool et du sublimé corrosif', ainsi que les gouttes blanches du même ; on les désigne aujourd'hui sous le nom de teinture éthérée de chlorure de fer.

(2) François-Joseph de la Rochefoucauld-Bayers, né à Angoulème en 1735, évêque- comte de Beauvais en 1772, député aux Etats généraux en 1789, membre de l'Assemblée constituante, resta attaché aux intérêts du clergé et de la monarchie, n'émigra point, fut dénoncé par le capucin Chabot, arrêté et conduit aux Carmes. Son frère, Pierre-Louis, évêque de Saintes, voulut partager sa prison ; tous deux furent massacrés le 2 septembre 1792, et le citoyen Martin-Fromont osa mutiler leurs cadavres en leur coupant le nez et les oreilles.

(3) Claude de Bourdeilles, évêque de Soissons en 1764, mort à Paris le 12 décembre 1802.

(4) Mardi 4 avril 1775. — Le maréchal-comte de Noailles a pris samedi dernier le titre de maréchal de Mouchy , du nom de la terre où est assise sa grandesse. L'ambassadeur d'Espagne, M. d'Aranda, l'a demandé; je l'ai ouï dire au maréchal lui-même que j'ai trouvé chez Mesdames samedi. (Journal de Moreau.)

celle-ci vit le Roi entrer chez la Reine, elle adressa ses représentations , plaida sa cause en y mettant toute son éloquence, mais la perdit; elle eut beau interpeller le maréchal de Duras, il la condamna, et le Roi ne révoqua point son ordre écrit. La dame d'honneur furieuse s'en alla diner en ville, quoiqu'elle eût prié toutes les personnes auxquelles le grand chambellan ht les honneurs. Les Noailles furent très mécontents : le maréchal, duc de Noailles, que je rencontrai peu après chez la princesse d'Armagnac, avait l'air plus boudeur que jamais. Le bruit courut qu'à Reims même, la duchesse de Cossé avait donné sa démission, et l'on comptait bien que la maréchale de Mouchy ne tarderait pas à l'imiter.

Lorsque son mari, qui était gouverneur du château de Versailles, fut de retour, il envoya prier M. d'Affry de le venir voir, mais ne consentit pas à ce qu'il lui remît le commandement; cependant il ne persista point. Quant à la maréchale, elle ne conserva sa place que jusqu'au 15 septembre; elle s'en démit alors et se retira; la Reine la traita bien, mais ne la regretta pas.

Mme de Chimay, à laquelle Mme de Luynes (1) avait succédé le 7 juillet, comme dame du palais, la remplaça; elle avait d'abord refusé, et ne se décida à accepter que parce que son mari promit de lui donner cinquante mille francs tous les ans; on ne savait où il les prendrait. En même temps, Mme deLamballefut nommée surintendante de la maison de la Reine, avec 150,000 livres de rente, et cela malgré toutes les noirceurs qu'on lui avait faites pour en dégoûter la Reine, à laquelle on était allé

(1) Guyonne-Élisabeth-Josèphe de Montmorency-Laval, fille de Guy-André-Pierre de Montmorency, maréchal-duc de Laval, et de Jacqueline-Hortense de Bullion, née le 14 février 4755, mariée, le 19 avril 1768, à Louis-Joseph-Marie-Charles-Amable d'Albert, duc de Luynes, morte le 24 juillet 1830.

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