‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 98 sur 302 · LA COMTESSE JULES DE POL1GNAC · texte numérisé non relu

LA COMTESSE JULES DE POL1GNAC

jusqu'à dire qu'elle tombait du haut mal; Mme de Mailly (1) fut dame d'atour. On voulut la titrer pour la place; elle refusa, croyant que, simple femme de qualité, elle pouvait avoir la place comme la comtesse de Mailly l'avait eue avant Mme de Mazarin (2); mais elle aurait désiré que l'on titrât M. de Mailly, et c'est ce qui eut lieu. La comtesse Jules de Polignac était alors à Versailles dans l'intime familiarité de la Reine, avec laquelle elle passait tous les jours au moins cinq heures; elle devait aller à Marly et de là à Fontainebleau. Il n'avait tenu qu'à elle d'être dame d'atour; la Reine l'en avait priée en souhaitant instamment que Mme de Mailly n'acceptât pas, mais elle n'avait point caché à la princesse son aversion pour la Cour : c'était d'ailleurs par la plus grande franchise qu'elle lui avait plu. Un jour, la Reine, après l'avoir fait souper dans les petits cabinets, lui dit : « Je vous tiens, j'ai une grâce à vous demander, et je veux que vous ne me la refusiez pas. » — « Cela me serait difficile », répondit la comtesse. — « C'est que vous me permettiez de vous écrire. » Sur le geste d'étonnement que laissa échapper la favorite, la Reine reprit : « Je vous entends; eh Ment je consens même que vous ne me répondiez pas. »

Cette jeune comtesse était charmante : c'était la bonté et la raison mêmes : elle ne demandait rien pour elle, et ne profitait de sa faveur que pour obliger les autres ; je sentais que je pouvais compter sur son appui : elle me

(1) Marie-Jeanne de Talleyrand, fille de Gabriel-Marie de Talleyrand, comte de Périgord, et de Marie-Marguerite-Françoise de Talleyrand, mariée en 1761 au marquis, puis duc de Mailly.

(2) Louise-Françoise de Mailly, fille du comte de Mailly et de Marie-Anne de Sainte-Hermine, fut mariée en premières noces à Louis Phélipeaux, marquis de la Vrillière, dont elle eut Louis Phélipeaux, comte de Saint-Florentin, duc de la Vrillière. et épousa en secondes noces Paul-Jules, duc de Mazarin, mort le 7 septembre 1731.

faisait toujours toutes sortes d'amitiés, et m'avait promis d'essayer de me remettre en grâce avec la Reine. Elle n'y manqua point, l'intéressa à moi, lui conta les noirceurs que l'on m'avait faites, et finit par lui montrer cette chanson dont, au mois de juin 1774, la comtesse de Noailles s'était servie pour me brouiller avec le duc, son beau-frère; elle lui lut aussi une lettre dans laquelle je rapportais ce que m'avait dit la comtesse de Noailles, en m'avertissant que la Reine me croyait son espion auprès d'elle. Sa Majesté s'écria alors : « La vilaine femme! » et l'assura qu'elle me parlerait et n'avait rien contre moi. Elle ajouta : « Je ne lui dirai peut-être pas encore beaucoup de choses à ce voyage-ci; mais qu'il soit tranquille, il sera content. » La comtesse lui répondit : « Vous ferez bien de faire le bonheur d'un honnête et galant homme. »

A cette époque, elle projetait d'obtenir quelque bienfait pour sa tante, Mme d'Andlau : elle parvint vers la fin d'octobre à lui faire avoir six mille livres de gratification annuelle. L'histoire de cette pension s'ébruita par l'indiscrétion du contrôleur général, furieux contre la comtesse Jules de Polignac. Celle-ci, ayant appris par la Reine que le Roi avait remis le bon à ce ministre, lui écrivit. Le contrôleur général lui répondit : « Vous ne me devez point de remerciements, puisque j'ai fait tout ce que j'ai dû et pu pour m'y opposer... » La comtesse piquée lui fit une réponse verte et haute, et pleine de sarcasmes. Elle la montra à M. de Maurepas, qui s'écria : « Si jamais vous êtes mécontente de moi, donnez-moi deux soufflets, mais ne m'écrivez pas de pareilles lettres; cependant, il faut en amuser le Roi : remettez-la à la Reine. » La Reine communiqua au Roi cette production de la comtesse, dont ils rirent beaucoup; puis elle dit à celle-ci : « Mon cœur, il ne faut pas

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