LE BON MAISON-ROUGE
pour une parade. On passa daos cette plaine le reste du jour : beaucoup de dames, des rafraîchissements, beaucoup de gaieté; tout alla à merveille. Les dames portaient alors des coiffures très chères et très folles : Balard et Mlle Berlin (1), appelés à leurs conseils, gagnaient des trésors à toutes ces extravagances. On définissait 'physionomie un toupet de cheveux en avant, que l'on tirait sur le front et qui devait encadrer le nez d'une ligne.
La très gaie Mme de Méliand nous amusa bien en nous contant l'histoire arrivée à sa sœur, qui avait donné un soufflet à un monsieur enkylosé en train de se frotter la jambe : elle avait cru qu'il en voulait à la sienne. Il fut aussi question de la vente de l'hôtel d'Aligre, des gravures et des tableaux de Mariette (2) qui furent chèrement achetés. A propos de peintres, M. d'AfTry prétendit avoir soupe une fois chez le bon Maison-Rouge avec la Romain ville. Cet homme était le meilleur milord Pot-au- Feu qu'il y eût; il semblait avoir été créé et mis au monde exprès pour entretenir une fille^ et il croyait toujours qu'elle lui faisait trop de grâce et trop d'honneur. La Romainville lui avait demandé son portrait : « Qu*en feras-tu^ mon enfant? Après tout, je le veux bien, mais je ne me connais pas à cela; explique-moi quel peintre tu désires que je prenne, » — « Mon Dieu, répondit-elle, c'est Oudry (3)
(i) Rose Berlin, née en ilU, modiste à Paris à l'enseigne du Trait galant; fournil, en 1770, le trousseau de la Dauphine, qui, reine, lui conserya toujours ses entrées à la Cour; elle mourut en 1813.
(2) Jean-Pierre Mariette, né à Paris en 1694, écrivain, graveur et amateur d'art, mort en 1774.
(3) Jean-Baptisle Oudry, né à Paris en 16S6, peintre animalier et graveur, élève de Largillière, membre de l'Académie de peinture en 1719, peintre du Roi, professeur à l'Académie, directeur des Gobelins et de la manufacture de tapisserie de Beauvais, mort en 1755. Son fils, Jacques-Charles Oudry, né en 1720, fut son élève, devint membre de l'Académie de peinture en 1748, et mourut en 4778.
que vous devez choisir : cet artiste n'a jamais peint que des bêtes. » Tout le monde avait éclaté de rire; Maison-Rouge, lui, ne s'était douté de rien et le lendemain était allé chercher Oudry.
On revint à la maison sur les huit heures, et Ton joua les Chasseurs et la laitière; Mlle Hardy faisait la laitière, et les deux chasseurs étaient Dumignot et Dumoutiers; la pièce était charmante. Nous eûmes après cela la parodie de la Noce de Golconde, en vaudeville, par M. de'Vérac : je trouvai cette bouffonnerie infiniment plaisante, mais un peu libre. Dans un entr'acte, Lelong dansa sous le masque, un balai à la main, pour mieux désigner que c'était un ballet qu'il faisait à lui tout seul. Pendant ce temps-là survint un orage, et Ton se mit à table : grand souper, plusieurs tables, très bonne musique des Suisses.
A onze heures, la Reine, Monsieur et Madame arrivent dans le carrosse dé Madame Victoire. La Reine fut on ne peut plus honnête et plus parfaite ; elle venait de se faire peindre par Lemonnier (1) et modeler par Lemoyne. Le portrait de Lemonnier, que j'eus Foccasion de voir, me parut de la plus grande beauté : c'était une miniature de cinq pouces environ. Le Roi s'était aussi fait peindre par Duplessis (2); son portrait n'était ni flatté ni flatteur, mais d'une vérité incroyable.
Malheureusement la pluie augmente ; cependant le feu d'artifice réussit très bien, et lorsqu'il est terminé, on répète, pour la Reine, la Reine de Golconde^ dont elle rit
(1) Anicet-Gharles-Gabriel Lemonnier, peintre d'histoire, élève de Vien, né à Rouen en 1743, grand prix de Rome en i770, membre de l'Académie de peinture en 1789, directeur des Gobelins en 1810, mort en 1824.
(S) Joseph-Siffrein Duplessis, né à Carpentras en 1725, élève de Joseph Vemet, administrateur du Musée de Versailles, mort dans cette ville en 1802.