FÊTE DE M«« DE CIVRAC
j'aurais à souffrir. L'archevêque de Narbonne (1), ainsi que Thierry, le valet de chambre du Roi, survinrent pendant notre conversation: je crus l'affaire finie, et je leur prouvai que je devais aussi penser à me retirer. Je partis avec cette idée; mon àme était tranquille : de très bonne foi je souhaitais le repos, et je m'arrangeais pour la retraite quand, trois jours plus tard, M. Bertin me fît dire par Le Seurre (2) qu'après réflexion, il avait pris la résolution de rester. Je trouvai qu'il agissait à merveille, car je m'imaginais que les nouveaux ouvriers pourraient si bien brouiller les affaires, qu'ils en arriveraient à être chassés par la besogne, et qu'alors on serait trop heureux d'avoir là un homme sage, qui aurait conservé sa niche avec ses principes. Peu de temps après, M. Bertin me remit le bon du Roi, qui ratifiait le choix que son aïeul avait fait de moi pour gardien du dépôt des chartes.
C'est à cette époque qu'un matin, en me levant, je composai une petite pièce de vers (3) sur une table de nuit, d'une nouvelle forme, fort jolie, que Mme de Chastellux (4) devait offrir à sa mère, Mme la duchesse de Civrac. à l'occasion de sa fête. Lorsque je me présentai chez cette jeune femme, tout était changé : elle ne faisait plus à sa mère de cadeau à part, mais elle se mettait de moitié dans une fête que sa sœur, Mme de Donissan, lui donnait le surlendemain à Versailles. Celle-ci m'avait
(1) Arthur Dillon, évêque d'Évreux, archevêque de Toulouse, puis, en i762, archevêque de Narbonne, membre de l'Assemblée des notables en 1787, président de rAsscmblée du clergé, émigra au début de la Révolution et mourut k Londres le 5 juillet i806.
(2) Le Seurre était premier commis et secrétaire du ministre.
(3) Elle figure dans le Pot pourri de Ville-d^Avray, page i47.
(4) 18 novembre 1775. — J'ai passé une demi-heure avec la jeune comtesse de Ghastellux, dont les connaissances profondes m'ont étonné : cette femme possède la plus haute géométrie. (Journal de Moreau.)
écrit pour m'y prier; aussi, le 26 juillet, après avoir porté un beau bouquet à Mme de Civrac, je m'y rendis avec monsieur son mari. Chemin faisant, nous parlâmes beaucoup religion et morale ; je lui contai le bien que le chevalier de Chastellux (i) m'avait dit de mon ouvrage, et Tunique critique qu'il m'en avait adressée : celle d'avoir basé la morale sur la destination et les causes finales qui, pour lui, n'étaient point démontrées. J'avais répondu au chevalier qu'elles l'étaient pour moi, et, sur ce, il m'avait voulu disputer. Alors, je m'étais écrié : « Quoi, vous croyez que ma bouche n'a pas été faite pour manger et ma langue pour parler? » — « Non^ je ne le crois pas, avait-il répliqué; je crois que nous mangeons parce que nous avons une bouche^ et que nous parlons parce que nous avons une langue; mais il ne m'est point prouvé que l'une et l'autre nous aient été données pour cela. »
Nous arrivâmes au lieu de la fête : c'était une maison bâtie autrefois par Binet, augmentée ensuite par Mme du Barry, et que Monsieur avait acquise, depuis, dans le but d'y installer ses écuries; au-dessus, était une plaine, où l'on avait construit une tente et créé une espèce de village qui était bien rempli de monde; on y trouvait des jeux de quilles, d'arc, des cabarets, une noce de village et le magistrat.
Mme de Civrac apparaît; le marié et la mariée lui présentent des fleurs; on lui amène tous ses petits-enfants, qui font chacun leur petit compliment. L'un des garçons de la fête prononce une harangue très plaisante et très ridicule; elle était de l'abbé de Combes, et le récitateur était un nommé Lelong, espèce de loustic, qui avait de l'esprit et de la fécondité, avec le meilleur masque du monde
(1) Membre de l'Académie française depuis le 27 avril 1775.