‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 103 sur 307 · LE MARQUIS DE PEZAY · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE PEZAY

verain de l'Europe. Il écrit en conséquence à sept télés couronnées : TErapereur, le roi de Prusse, le roi de Suède, le roi d'Angleterre, le roi de Danemark, lé roi d'Espagne et le roi de Portugal. Les lettres étaient anonymes, mais parfaitement bien libellées, et relatives à la position politique et aux intérêts de chaque puissance.

Le Pezay avait mis dans chacune, avec beaucoup de netteté et de chaleur, un plan spécieux dont il avait fait sentir les avantages ; il avait indiqué à tous ces princes la manière de lui adresser leur réponse , et leur avait offert ses services au cas où ils auraient trouvé ses idées justes. Il croyait qu'au nombre de ces rois, il se rencontrerait au moins un curieux ou un imbécile qui voudrait le connaître. Il s'était trompé : toutes ses lettres demeurèrent sans réponse, hors celle au roi de Prusse, de qui on découvrit dans les papiers du marquis, après sa mort, un billet conçu en ces termes : « L'anonyme qui prétend me donner des conseils est un sot et un impertinent. » Tout cela s'était passé avant la mort du feu roi.

Lorsque Louis XYI fut monté sur le trône, et pendant le voyage de Compiègne, Pezay entend dire que le Roi, en bon populaire, écoute tout le monde, reçoit tous les mémoires. Il lui envoie une lettre sans signature, sous le couvert du duc d'Auraont; elle était également bien rédigée, marquait le zèle le plus désintéressé, offrait de garder l'anonyme éternellement, et ne demandait que la permission d'avertir le Roi des pièges qui seraient tendus à sa bonté, du bien qu'il pourrait faire, du mal qu'il pourrait éviter, et des occasions qui pourraient lui être offertes pour se couvrir de gloire.

Le duc d'Aumont hésita d'abord à remettre une lettre dont il ne connaissait pas l'auteur. Enfin il la donna : le Roi la mit dans sa poche et ne parut ni surpris ni mécon-

tent. Pezay était dans la foule et observait tout. Trois jours après, seconde lettre, encore mieux tournée que la précédente» également bien reçue; huit jours après, Pezay écrit à nouveau. Il avait assez bien combiné son plan pour imaginer que, si le Roi voulait connaître l'auteur de ces lettres, il s'adresserait à M. de Sartine, que la police, à la tète de laquelle il avait été, mettait en mesure de faire ces sortes de découvertes. D'ailleurs, sans avoir confié son secret à M. de Sartine, il comptait que ce ministre ne lui serait pas défavorable : la sœur de Pezay était Mme Cassini, que l'ancien lieutenant de police avait caressée et caressait encore le jour même où Pezay écrivait au Roi. Il réclame donc par lettre à M. de Sartine un passeport nécessaire à un particulier, en se disant : Il aura ainsi de mon écriture.

Il attend, pour envoyer sa troisième lettre, qui était son chef-d'œuvre, le jour où Sa Majesté devait travailler avec le ministre de la marine. Il mandait au Roi : « Je crains de déplaire ou d'être inutile à Votre Majesté^ et comme je n'ai d* autre motif que mon zèle pour ses intérêts, il est nécessaire que je sache si elle désapprouve ma démarche; auquel cas Votre Majesté ignorera perpétuellement qui je suis, et je garderai un silence étertiel. Mais, si ma liberté ne lui déplaît points je la conjure de vouloir bien, demain, quand elle sortira pour la messe, pencher la tête du côté gauche; si elle la tient droite ou la penche du côté droit, elle n'entendra jamais parler de moi. »

Ce qu'il avait prévu arriva : le Roi , dans son travail» confia ce secret à M. de Sartine et lui recommanda de le garder. Il lui montra même la lettre récemment reçue, et lui demanda s'il pouvait deviner l'écriture. M. de Sartine la reconnut, nomma le marquis de Pezay, dit du bien de son esprit et de ses lumières. Consulté sur la correspondance proposée, il répondit, en courtisan, le oui et le

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