CORRESPONDANCE DE PEZAY AVEC LE ROI
non, cita des faits : celle du feu roi avec le comte (1) et l'abbé de Broglie (2), celle de Mlle d'Ëon (3), exposa les inconvénients et les avantages de ce commerce , mais . laissa le Roi incertain.
Le lendemain» le Roi se rend à la messe la tôle bien penchée à gauche ; Pezay était dans la foule, il se voit déjà Tami du monarque. Dès le surlendemain, quatrième lettre pour témoigner sa reconnaissance, pour promettre son exactitude, sa fidélité, pour solliciter des réponses, pour indiquer un moyen .sûr de les faire tenir, pour demander enfin la permission d'écrire tout ce que son zèle et ses découvertes lui inspireront : le voilà se croyant déjà l'espion du Roi.
(i) Charles-François, comte de Broglie, fils de François -Marie, maréchal duc de Broglie, et de Thérèse-Gillette Loquet de Granville, né le âO août 1719, matlre de camp d'un régiment de son nom en 1741, brigadier en 1747, ambassadeur à Dresde et & Varsovie en 1752, se distingua au siège de Cassel en 1761 , partagea la disgrâce du duc de Broglie, son frère, et le suivit en exil en 176i, fut rappelé par Choiseul, intervint dans l'affaire du chevalier d'Ëon, fut chargé de diriger la diplomatie secrète de Louis XV, voulut empêcher le partage de la Pologne, se trouva ainsi en hostilité avec le duc d'Aiguillon, fut exilé & Ruflec; lors de l'avènement de Louis XVI, calomnié auprès de Maurepas par l'abbé Georgel, il ne put rentrer en faveur et mourut t Ruffec en 1781.
(2) Charles-Maurice de Broglie, oncle du comte Charles-François de Broglie et abbé commendataire de Baulme-les-Moines et du Vaux-de-Gemay en 1712, du Mont Saint-Michel en 1721, jouissait d'une influence considérable à la Cour.
(3) Charles-Geneviève-Louîs-Auguste-André-Timothéed'Éon de Beaumont, dit le chevalier ou la chevalière d'Kon, né à Tonnerre en 1728; docteur en droit, chargé par Louis XV d'une mission secrète en Russie, se présenta sous le costume féminin, gagna la confiance de l'impératrice Elisabeth, réussit & opérer un rapprochement entre la France et la Russie en 1756; à son retour, servit avec distinction comme capitaine de dragons dans la guerre de Sept ans, fut envoyé à Londres avec le titre de secrétaire d'ambassade du duc de Nivernais, prit part au traité de 1763 sous le comte de Guerchy, successeur du duc de Nivernais, perdit son emploi ; rentra en France en 1777, fut contraint par le Roi à porter des habits de femme, passa en Angleterre en 1789, et mourut à Londres en 1810.
Cette lettre reçut une réponse. Un billet, le premier de tous ceux que Ton a trouvés, après la mort de Pezay, dans ses papiers, ne contenait que ces mots : « Je comens à la correspondance que Von me propose, à conditian qu'elle ne roulera que sur les choses et non sur les personnes, »
On peut imaginer la joie que le marquis conçut de cette réponse; on peut se peindre ses espérances. Il avait alors un intérêt qui le talonnait autant que l'ambition : il lui fallait de l'argent pour jouer un rôle, et depuis longtemps il cherchait à en tirer de M. Nçcker (1), banquier millionnaire. Comment s'y prendre afin de déterminer celui-ci? Il le mit dans sa confidence, en tira ce qu'il voulut, et promit de faire la fortune du banquier, qui avait aussi en tête des projets d'ambition. Entre ces deux hommes, il se forma un plan : il y eut un bureau d'établi ; je crois que c'était à l'hôtel Lubert. Necker payait les espions et les intrigants dont on avait besoin.
Tout était du ressort de cette correspondance : on y prévoyait les occasions dans lesquelles le Roi pourrait se trouver; on lui annonçait d'avance les vues des courtisans^ les projets des femmes de la Cour, les idées des ministres. On rencontrait assez juste; on allait jusqu'à
(1) Jacques Necker, né à Genève le 30 septembre 1732, vint de bonne heure à Paris, y fit fortune comme banquier, fut successivement résident de Genève à la Cour de France, syndic de la Compagnie française des Indes, directeur du trésor royal en 4776 et directeur général des finances en 1777; créa les administrations provinciales et une caisse d'escompte qui fut l'origine de la Banque de France, institua le Mont-de-piété, publia en 1781 son fameux Compte rendu au Roi, premier ouvrage qui, en France, ait fait connaître au public les recettes et les dépenses du pays; fut forcé de démissionner la même année; rappelé comme ministre des finances le 25 août 1788, renvoyé le 11 juillet 1789, rappelé de nouveau cinq jours après, il dut définitivement remettre son portefeuille le 4 septembre 1790, se retira dans sa terre de Coppet en Suisse, et mourut à Genève le 9 avril 1804.