RETOUR DU DUC DE CHOISEUL
son cabinet, en laissant tous ses ministres assis et la bouche béante. Ils se regardèrent longtemps, et furent enfin obligés de lui faire demander la date du prochain conseil.
M. de Choiseul arriva à Paris le 12 juin. Les poissardes allèrent au-devant de lui jusqu'à Bernis; on jeta des fleurs et des vers dans son carrosse : tout cela était un effet de la maladresse de ses partisans, et il le sentit bien. Le lendemain, il se rendit à la Meute et parut au lever du Roi, qui parla à plusieurs seigneurs avant de venir à lui. Il lui dit enfin : « Monsieur de Choiseul^ votis avez perdu une partie de vos cheveux. » Celui-ci répondit que c'était probablement l'effet du grand air et de la chasse. Les princes l'accueillirent avec le même froid; M. le comte d'Artois, ainsi que Monsieur, lui demandèrent : « Comment se porte Mme de Choiseul? » et voilà tout ce qu'il en eut. La Reine, au contraire, le reçut avec la plus haute distinction : a Je vous dois tout^ lui dit-elle ; vou^ m'avez rendu la femme la plus heureuse. » Malgré cela, il comprit qu'il ne pouvait se soutenir à la Cour, et repartit dès le lendemain, à six heures et demie du matin, pour Chanteloup.
Le retour de M. de Choiseul doubla l'activité des intrigues et augmenta les efforts des partis ; le chancelier joua tout son jeu. On chercha à faire Calonne contrôleur général : les Talleyrand et l'archevêque d'Aix (1) le portèrent par toutes sortes de menées. .
(1) Jean de Dieu-Rajrmond de Boisgelin de Cucé, né & Rennes le 27 février 4732, évéque de Lavaur en 1765, archevêque d'Aix en 1770, président des États de Provence, membre de TAcadémie française en 1776, de l'Assemblée des notables en 1787, député du clergé aux États généraux en 1789, élu président de l'Assemblée constituante le 13 décembre de cette même année; il s'opposa à la constitution civile du clergé, émigra en Angleterre, revint en France en 1801, fut nommé archevêque de Tours en 1802, puis cardinal, et mourut en
Ce fut à cette époque que l'on essaya de perdre M. de Sartine en répandant dans Paris une accusation grave contre lui. Je soupçonnai tout de suite un tour du chancelier qui ne Faimait pas, et qui, de plus, le craignait dans ce moment-là. Mme d'Armagnac, qui m'avait confié le fait, n*était pas de mon avis : elle prétendait qu'il ne disposait point de l'opinion de Paris, qui paraissait changée; mais elle ignorait combien cet homme-là avait de cordes pour les méchancetés subalternes, lui et un roué, le chevalier de Maupeou, son frère. Je connaissais bien celui-ci. Lorsque je revins de Provence, il avait osé me proposer de mentir à un ministre^ pour perdre un homme dont il convoitait le commandement. Cette proposition m'avait indigné, et, depuis ce temps, je n'ai pu voir le chevalier de Maupeou sans un mépris mêlé d'horreur.
Vers le milieu de juin, je me trouvai avec M. de Sartine au lever du Roi. Je lui témoignai ma joie de ce qu'il s'était décidé à porter jusqu'à Sa Majesté ses plaintes de la noirceur qu'on lui avait faite, et j'ajoutai : « Au nom de Dieu et pour la consolation des honnêtes gens, instruisez bien le Roi à se défier de ces vilenies de Cour. » Il me parla alors de toute cette intrigue : on n'avait point remis au Roi de mémoire contre lui; mais on avait colporté, dans toute la capitale, que Sa Majesté, prévenue de plusieurs prévarications qu'il aurait commises, l'avait fort mal reçu. Ces prévarications étaient le monopole des blés, des tripes, des chandelles, etc. Loin que Louis XYI l'eût mal reçu, c'était, au contraire, par M. de Sartine qu'il avait appris tous les mauvais bruits qui couraient sur son compte, et que tout le monde attribuait au chancelier. Au surplus, ce n'était pas seulement avec lui que ce dernier ne sympathisait pas ; le chancelier se méfiait