LX COUR A MARLY
en général de tous les geas probes : en remettant à M. de Sartine la liste des censeurs, il lui en avait indiqué un certain nombre dont il lui était prescrit de se servir, et il m'avait nommément exclu, avec beaucoup d'autres qui valaient mieux que moi. Il eut d'ailleurs l'humiliation de voir abrogé, sur les plaintes générales qu'il avait excitées, un règlement fait par lui, qui le rendait le despote de la librairie, et laissait ignorer aux auteurs le censeur de leur ouvrage et le motif du refus.
Le 17 juin, la Cour quitta la Meute pour s'installer à Marly : là, on s'observa et l'on intrigua; — on essaya même d'éloigner Mesdames du Roi et de la Reine, — mais surtout on s'amusa beaucoup . L'ambassadeur d'Espagne, M. d'Aranda (1), y donnait, autour de son pavillon, une espèce de café où la Reine et les princes allaient se divertir; la Reine menait des cabriolets à bride abattue, et M. le comte d'Artois l'accompagnait. Ce jeune prince se livrait à l'ivresse de son âge, n'était occupé que de chevaux et de voitures, et faisait beaucoup de dépenses. Le Roi le sut et n'en fut pas trop satisfait; aussi, apercevant un jour M. de Polignac (2) au billard, il lui témoigna son mécontentement : « Monsieur de Polignac^ votre maître a rudement de fantaisies (3) \y ignore qui est-ce
(1) Don Pedro-Pablo Abarca de Bolea, comte d'Aranda, né à Saragosse en 1719; servit dans l'armée; fut ambassadeur en Pologne en 1758, capitaine général du royaume de Valence, puis président du Conseil de Gastille en 1765, ambassadeur en France en 1773; rappelé en Espagne en 1784 et nommé conseiller d'État, il devint premier ministre en 1792, dut bientôt céder sa place à don Manuel Godoy, connu depuis sous le nom de prince de la Paix, fut exilé en Aragon à la suite d'une discussion avec ce dernier, et mourut en septembre 1794, d'autres disent 1798.
(2) François-Camille, marquis de Polignac, premier écuyer du comte d'Artois, né le 17 novembre 1718, épousa, le 9 décembre 1742, Marie-Louise de la Garde, morte le 15 janvier 1779.
(3) Voici une de ses fantaisies, d'un autre genre, rapportée par
qui les lui donne; mais avertissez4e que je ne viendrai pas pour cela à son secours^ et tenez^vous-le pour dit à vous-même. » Le comte d'Artois n'avait pas la faveur des dévots ; pourtant, tout semblait annoncer qu'il serait un homme : sa tête fermentait; il voulait voir, courir, se former; il était avide de connaissances et d'expériences. Il résolut un jour de visiter la Fère et Cambrai; M. de Maurepas chercha à le dissuader de ce voyage que le Roi n'approuvait pas. Le prince, après avoir bien résisté, lui demanda : a Eh bien I après tout^ quand je l'aurai fait^ ce voyage^ qu'est-ce que le Roi me dira? » — « Monseigneur^ il voUrS pardonnera », répondit M. de Maurepas, et le prince partit, emmenant avec lui MM. de Maillé (1) et de Polignac qui étaient à lui, M. de Vaux (2) et M. d'Affry (3). Celui-ci,
Moreau dans son Journal : 6 février 4775. — L'histoire de M. de Montyon fait beaucoup de bruit et est très ridicule. On la conte de différentes façons, toutes brodées. Voici comment M. le comte d'Artois l'a racontée lui-même à Mme de Châlon, de qui je la tiens. Ce prince allait seul, dans le château, dans un endroit détourné. M. de Montjon l'a trouvé, l'a méconnu et lui a demandé le chemin. M. le comte d'Artois n'a pu résister & la tentation de lui tourner sa perruque. Le pauvre Montj?on surpris a cru à un mauvais parti et s'est fâché.
(1) Le comte de Maillé était premier gentilhonune de la chambre du comte d'Artois.
(2) Noël de Jourda, comte de Vaux, né en 1705 au château de Vaux, près du Puy, entra au service en 1724, passa par tous les grades^ assista &*dix-neuf sièges, à dix combats, & quatre grandes batailles, se distingua surtout dans la guerre de Sept ans, devint lieutenant général en 1759, commanda en chef dans la Corse, souniit en deux mois l'île révoltée (1769), reçut le bâton de maréchal de France en 1783 et mourut en 1788.
(3) Louis- Auguste-Augustin d'Affry, né à Versailles le 28 août 1713 ; maréchal de camp après Fontenoy, chargé d'une mission diplomatique en Hollande en 1759^ fut nommé comte, puis ambassadeur par Louis XV, devint colonel général des Suisses; sut au début de la Révolution conserver ses troupes fidèles au Roi, dut cependant résigner son commandement, fut traduit devant le tribunal révolutionnaire en 1793 et, relâché, se retira en Suisse, d'où sa famille était originaire, et mourut le 10 juin de la même année.
LE CHEVALIER DE TOLLENDAL. %i
trois jours avant le voyage, l'avait exhorté à écrire, pendant sa course, au Roi et à Mme la comtesse d'Artois ; il assura qu'il n'en ferait rien. « Pour Mme la comtesse d'Artois, reprit M. d'Affry, je ninsisterai pas, affaire de famille; mais pour le Roi, vous le devez, et je suis obligé de vous le dire. » — « Pas plus à l'un qu'à l'autre », répliqua le prince.
Je me rappelle un dîner que nous fîmes, à cette époque, chez Mme de Maulde, avec Mme de Saluées, sa fille, Mme deRostaing, sa belle-sœur, le chevalier d'Egbé et le chevalier de ToUendal. Ce dernier était alors un jeune homme de vingt ans, d'une figure noble et fière, ayant de beaux yeux et une physionomie très marquée. Il était fils naturel de M. de Lally (1) et, selon toutes les apparences, de Mme de Maulde elle-même. Le Roi l'avait reconnu, par lettres patentes, pour gentilhomme né d'une ancienne maison d'Irlande, et lui avait donné cinq mille livres de rente sur la confiscation des biens de son père Il nous lut une requête au Roi, servant de précis dans l'affaire de Mme de Saluées, que j'ai regardée comme un chef-d'œuvre : je n'ai jamais rien vu de plus noblement écrit, et je l'ai exhorté à la faire imprimer. Il nous
(1) Thoma&-Arthur, comte de Lallj, baron de Tollendal, né & Romans (Dauphiné), le 14 janvier 1702, d'une famille irlandaise qui avait suivi Jacques II en France, entra au service dès l'âge de sept ans, se signala pendant la campagne de Flandre en 1741, décida la victoire de Fontenoy en 1745, seconda la tentative de Charles- Ëdoucurd en Ecosse, fut nommé, en 1756, lieutenant général et gouverneur des possessions françaises dans l'Inde, chassa les Anglais des cdtes de Coromandel, mais échoua devant Madras et dut rendre Pondichérj; fait prisonnier de guerre et ramené en Angleterre en 1761, 11 apprit qu'il était accusé d'avoir trahi les intérêts du Roi, obtint sa liberté sur parole , vint se constituer prisonnier, resta enfermé &la Bastille pendant dix-neuf mois sans être interrogé, fut condamné à mort sans avoir pu se défendre, et conduit au supplice, avec un bâillon sur la bouche, le 9 mai 1766.
récita aussi un poème qu'il avait composé contre le célibat, et qu'il avait envoyé au secrétaire de l'Académie française pour le concours; j'y remarquai ces deux vers' qui sont très beaux :
Lorsque de deux époux la tendresse est commune, Un regard^ un baiser vengent une infortune.