CHAPITRE IX
Maladie et mort de la princesse d'Armagnac. — Son testament. — Présentation de mon XIX* et de mon XX' Discours sur l'histoire de France. — Anecdotes sur M. de Saint-Germain. — Bal de l'Opéra. — Monsieur conduit à la garde. — Fête interdite. — Mort de ma fille. — Réflexion de Mme Geoffrin. — La fiancée d'Amiens. — Démission forcée de M. Turgot. — M. de Malesherbes se retire. — Insouciance de M. de Maurepas. — M. Amelot, secrétaire dTÈtat. — M. de Glugny, contrôleur général.
— Les trois M. — M. Taboureau des Réaulx. — Necker, directeur du trésor royal. — M. Lenoir reprend la police. — Albert Honni. — Horribles chansons. — Maladie de la Reine à Ghoisy. — Cromot, gouverneur de Brunoy. — La capitainerie de M. de Villeroi. — Grand dîner offert au Conseil de Monsieur. — Lettre de d'Alemhert à Linguet. — Les trois règnes de Brunoy. — Voyage en Bourgogne. — Établissement d'un collège à Saint-Florentin.
— Voyage à Éclimont, château de la duchesse de Laval. — Galardon. — Le château de Rambouillet. — La terre des Menuts. — Banqueroute de M. Leroy de Canilly. — Baromètre et thermomètre.
Au début de Tannée 1776, qui fut Tune des plus cruelles de mon existence, notre bonne princesse d'Armagnac se trouvait incommodée d'un rhumatisme sur la cuisse; elle était fort changée, percluse de douleurs, et sa faniille semblait préoccupée de sa santé. Bientôt son état s'aggrava; elle s'affaissait de jour en jour, souffrait, ne dormait ni ne mangeait, et cependant jouait encore au cavagnole pour faire bonne mine. Elle se mit entre les mains d'un petit médecin inconnu, nommé Duché net, qui la drogua et ne reconnut pas son mal. Tous les Noailles se regardaient et la laissaient
mourir (1). Madame Victoire m'ayant demandé de ses nouvelles, je lui contai ce que j'avais vu, et lui dis ce que je pensais sur l'insoin de sa famille, ou plutôt sur les égards avec lesquels ils se regardaient les uns les autres. Elle me répondit : « Ils ont toujours été comme cela », et me parut très touchée de l'état de la princesse , dont Madame Adélaïde et Monsieur me parlèrent également.
Je rapportai à Mme d'Armagnac tout rintcrôt que Mesdames et la famille royale m'avaient témoigné pour elle. Elle continuait de s'affaiblir, de souffrir , de ne pouvoir manger; sa famille, très inquiète, continuait de se regarder. Le samedi 20 janvier, elle resta couchée et nous fit faire un cavagnole dans sa chambre; elle y prit une moitié, mais elle souffrait beaucoup et était terriblement affaissée; il était question de lui donner de l'émétique le lendemain. Je ne pus m'empécher de témoigner à la maréchale de Noailles mes inquiétudes sur ce remède, <]ui devait produire une furieuse agitation dans toute la machine. En réalité, l'effet de l'émétique la secoua extrêmement : elle eut une grosse fièvre et fut très mal.
J'allai chez elle le lundi 22 : elle était au lit et très bas; elle s'était pourtant occupée de faire faire un cavagnole à la maréchale de Noailles. Le matin, elle avait reçu ses sacrements sans pompe et par le prêtre de la paroisse. L'émétique l'avait achevée; elle avait des spasmes, et à tout moment on craignait pour elle. La pauvre Mme de Lesparre (2), sa nièce, était au désespoir. Le 23, Mme la maréchale de Noailles vint prendre ma femme pour la mener chez cette pauvre princesse; je m'y rendis le soir. Toute la famille et les amis étaient assemblés ; ces gens-
(1) On sait que la princesse d'Armagnac était une Noailles. (ï) Dame d*atour de la comtesse de Provence.