‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 114 sur 307 · MORT DE LA PRINCESSE D'ARMÂGNÂC · texte numérisé non relu

MORT DE LA PRINCESSE D'ARMÂGNÂC

là venaient orner sa tombe, mais la soignaient peu pendant sa vie. Elle pensa mourir sur les huit heures. On fit, à la fin, une consultation de médecins : Lorry et Bouvard la condamnèrent. Elle avoua qu'elle avait un squirre depuis trente ans. Le mercredi matin 24, la princesse de Marsan alla la voir; elle lui parut avoir toute sa tête et espérer du remède de l'abbé de Biron; mais l'après-midi la maréchale de Noailles envoya dire à Mme Moreau qu'elle ne l'y conduirait pas, qu'elle n'irait même qu'un moment, et que la malade était à l'extrémité. Efi'ectivement, elle mourut à dix heures du soir : épouvantable perte pour ses amis et deuil général pour les pauvres! Son agonie fut longue et effroyable ; elle disait de temps en temps : « Je savoure la mort! »

Le vendredi 26, Mme la maréchale de Noailles nous mena chez la duchesse de Lesparre, qui était dans la plus grande affliction de la perte de sa tante ; je lui promis mon Dialogue sur l'immortalité de l'âme, . M. du Lau fut exécuteur testamentaire de la princesse. Elle laissait son bien à ses héritiers naturels : le maréchal de Noailles en avait donc la moitié en vertu de la substitution. Le surplus était chargé de 25,000 livres de rentes viagères. Elle ordonnait la vente de ses bijoux, dont le prix devait être remis à la sœur de charité de Saint-Sulpîce pour être distribué aux pauvres. Le 27, j'assistai à son enterrement : elle fut inhumée sans tentures et sans cérémonies dans le cimetière de Saint- Sulpice. Le lendemain, comme j'étais au dîner de Mesdames, Madame Adélaïde m'appela, et me fit conter à voix basse tout ce que je savais de détails sur la mort de cette pauvre Mme d'Armagnac. En rentrant chez moi, j'écrivis un récit des circonstances les plus intéressantes des derniers moments de notre princesse, et l'envoyai à

Mme de Narbonne pour qu'elle le remît à Madame Adé-* laïde.

Dans le courant de ce même mois de janvier, j'avais été très satisfait de M. de Maurepas, auquel j'avais communiqué mon XIX* et mon XX* Discours sur l'histoire de France, que je me disposais à donner manuscrits au Roi. Je les montrai également à M. le duc de Fleury, et j'écrivis à M. de Malesherbes pour lui faire part de la présentation de mon ouvrage. Le 18, je me rendis au lever de Monsieur, et, de là, chez M. de Saint-Germain. J'entrai à son déjeuner : « Voilà le seul moment, lui dis-je, que je puisse vous voler sans remords. » Je lui ofiris un traité sur la Justice; il m'apprit qu'il en avait entendu parler par les journaux et l'avait fait chercher. Nous raisonnâmes morale et politique. Il me parut content de moi et me dit : « Je suis bien fâché de ne vous avoir pas connu plus tôt; vous m'auriez aidé à former des plans d'éducation pour l'École militaire. Tai chargé un évêque de me faire faire des ouvrages pour l'instruction des élèves; il les commandera à un prêtre. Permettez-moi de vous communiquer cela^ quand on me le rapportera. » Il me sembla que ma conversation, vive et chaude, avait produit sur lui la plus grande impression.

A onze heures et demie, je présentai mon ouvrage de 1775 au Roi, en lui disant : « Voilà, Sire, ma dette annuelle et V ex-voto de toute ma vie, » Sa Majesté sourit, nie fit bonne mine^ et donna de mon livre un bon coup sur l'épaule d'un courtisan. De là, j'allai chez la Reine, puis au dîner de Mesdames, et Madame Adélaïde me demanda quand paraîtrait mon Histoire de France, Je lui expliquai les raisons qui en retardaient l'impression : c'était la multitude des ordonnances dont Tlmprimerie royale était chargée. Elle me chuchota à l'oreille : « Que n'écrivez-vous pour la liberté! vous seriez bien plus vite imprimé. » Je répondis :

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