‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 115 sur 307 · DÉSINTÉRESSEMENT DE M. DE SAINT GERMAIN · texte numérisé non relu

DÉSINTÉRESSEMENT DE M. DE SAINT GERMAIN

« Je n^icriê ni pour ni contre la liberté; mais comme ce que je donnerai sera bon, je crains toujours qu'on ne V arrête, et je tiens à en publier trois volumes à la fois. » Elle rit beaucoup. Je me rendis ensuite chez Mme de Civrac ; un quart d'heure après, Bertier (1) y arriva : « Madame, lui dit*il, je viens vous enlever M, Moreau : il a fait une conquête ce matin y et M. de Saint- Germain m'a chargé de le chercher et de le lui amener à dîner. » — vi Je le veux bien, répondit la duchesse, mais à condition quHl le préviendra que je serai très fâchée s'il détruit les Invalides. » Nous dînâmes en petit comité dans le cabinet du ministre; il me combla de bontés, et je lui promis de lui faire souvent ma cour.

Une chose dont M. de Saint-Germain retira infiniment d'honneur, c'est qu'il refusa le gouvernement du duc de Lorge, que le Roi était décidé à lui donner; il répondit que ses appointements lui suffisaient, et que, quand ses services ne seraient plus utiles à Sa Majesté, il serait trop heureux si elle daignait lui conserver la pension de 10,000 livres qu'elle lui avait faite dans ses besoins. On me conta aussi que des plaintes portées aux ministres sur ce que valaient à M. de Lugeac (2) les grenadiers royaux, avaient duré jusqu'à M. de Saint-Germain. Le Roi leur donnait vingt sous parjour de paye et fournissait leur habillement : cependant, M. de Lugeac retenait dix sous sur chaque paye, sous prétexte de cet habillement.

M. de Saint-Germain avait la repartie la plus vive et la plus agréable. Un jour, la Reine lui dit : « Monsieur de Saint-Germain, on prétend que vous avez conservé les chevau-

(1) Bertier, cheyalier de l'ordre du Roi et de Saint-Louis, gouverneur de rhdtel de la guerre et commandant du détachement d'invalides destinés & la garde de l'hôtel.

(2) Le marquis de Lugeac était capitaine lieutenant de la compagnie des grenadiers & cheval de la Maison du Roi, créée par Louis XIV en 4676.

légers pour les lits de justice? » — « Non, madame, répliqua-t-il, c'est pour les Te Deum. »

Voici une anecdote qui, à cette époque, fit beaucoup de bruit : M. de Saint-Germain présentant au Roi la liste de ceux qui sollicitaient des régiments, le Roi raya de sa main le chevalier de Boufflers (1) et le comte de Busset. Sur les représentations que lui adressa le ministre au sujet du premier, le Roi répondit selon les uns : « Je n'aime pas les chansons », et selon les autres : « // faut lui laisser le temps de faire des chansons, »

Le jeudi gras de cette année-là, le bcd de l'Opéra fut très nombreux et rapporta 19,800 francs. Il y avait bal en même temps chez Mme la duchesse de Chartres; mais la Reine fut bien plus longtemps à celui de l'Opéra : elle y resta jusqu'à sept heures du matin. Monsieur y alla aussi. Un officier du régiment provincial se sentant poussé par Monsieur, et ayant même reçu, à ce qu'on raconta, un coup de poing, lui rendit un coup de pied, et courut ensuite chercher l'officier pour le faire mener à la garde. Monsieur s'y laissait conduire tranquillement, en se divertissant à l'avance de l'effet que cela ne manquerait pas de produire, quand Mme de Luynes le trahit et arrêta l'exempt : elle était avec la Reine. L'officier qui avait eu la querelle était confondu. Il eut le temps de faire faire un mémoire pour

(1) Stanislas, marquis de Boufflers, plus connu sous le nom de chevalier de Boufflers, fils de Charles, marquis de Boufflers, et de Marie -Françoise -Catherine de Beauvau-Craon, né à Lunéville en 4737; entra dans Tordre de Malte, devint menin du Dauphin, fils de Louis XV, et capitaine de la deuiième compagnie des gardes du corps de Stanislas, roi de Pologne; alla guerroyer en Hesse en 1761, fut nommé colonel de hussards en 1772, maréchal de camp en 1784, gouverneur du Sénégal en 1785; ses poèmes et ses contes le firent admettre & l'Académie française en 1788; il fut élu député aux États généraux en 1789, émigra en Prusse, épousa Mme de Sabran, rentra en France en 1800 et mourut en 1815.

Page 1