VOYAGE EN BOURGOGNE
Mme Dailly à Percey (1) : cette terre leur avait coûté cent mille écus et leur rapportait trente mille livres de rente. Nous partîmes le vendredi 23 et dînâmes à Brion, à une lieue de Laroche, chez M. de Givaudan, ancien secrétaire et agent de l'ordre de Malte. Nous eûmes grand festin, après lequel nous gagnâmes Joigny, où nous trouvâmes, chez Mme Leblanc, le plus grand souper maigre et la plus nombreuse compagnie. Le samedi nous nous rendîmes à Sens, dans la maison de Dieu. Nous nous reposâmes chez le cousin le Beau le 25 et le 26. M. de Turpin (2) vint nous y voir, et nous lui rendîmes sa visite; sa femme n'était point encore arrivée : elle était restée à Paris pour assister à la représentation de Fleur d'épine, opéra-comique de Tabbé de Voisenon et musique de Mme Louis, à qui elle s'intéressait beaucoup. Mme O'Neill passa la journée du dimanche chez Mme de Villette, abbesse de Sens; nous l'y rejoignîmes l'aprèsmidi, et nous parcourûmes les jardins du couvent, qui étaient très grands, mais assez mal cultivés. Ma femme y dîna le lundi; le mardi, nous dînâmes tous chez mon cousin le Beau : rien de plus doux que la société de cette maison, qui était la maison de la paix, de la vertu et de l'amitié. Nous nous remîmes en route dans l'après-midi, et vînmes souper et coucher à Villeneuvela-Guyard. Le 28, nous dînâmes à Fontainebleau et cou-
(1) Village de 360 habitants, à dix kilomètres de Saint-Florentin.
(2) Lancelot, comte Turpin de Crissé, né en Beauce en 1716, colonel en 1747 après Raucoux, brigadier de cavalerie en récompense de sa conduite à Lawfeld et à Maéstricht; épousa en premières noces Gabriel] e de Lusignan-Lezay , morte en 1755, se fit un instant trappiste, sortit bientôt de son couvent, se remaria en 1759 avec Bénédicte-Sophie-Antoinette de Lœwendalh, fille du maréchal de Lœwendalh; fut nommé maréchal de camp en 1761, inspecteur général des hussards, lieutenant général en 1780, commandant du fort de Scarpe, à Douai, en 1781, et mourut en Allemagne en 1795.
chaînes à Essonnes, d'où nous allâmes nous promener à pied à Corbeil; le 29, par une pluie assez désagréable, nous rentrâmes à Ville-d'Avray.
J'employai mon temps, à Saint-Florentin, à corriger plusieurs épreuves de mon ouvrage (I), et je projetai tout ce qui était nécessaire à la réussite de l'entreprise que nous avions formée, d'installer à Saint-Florentin un bon maître de latin pour la jeunesse, qui y était abandonnée. Dès le mois d'octobre 1774, j'étais allé trouver M. delà Vrillière afin de lui parler d'établir un régent dans cette ville. Il m'avait bien reçu et avait paru souhaiter lui-même cet établissement. Cependant rien encore n'avait été obtenu. Le i*' septembre, je me présentai chez M. Amelot que je ne pus voir, mais je sollicitai Sylvestre, premier commis, pour l'affaire du maître d'humanités; cette affaire étant entre ses mains, j'étais assuré qu'elle irait bien. En effet, le 15 juin de l'année suivante (1777), il me remit l'arrêt du Conseil autorisant l'établissement que nous demandions : je l'expédiai dès le soir, et me hâtai de faire part au cardinal de Luynes (2) de cet heureux résultat (3).
Quinze jours après mon retour de Saint-Florentin, nous
(i) Ses quatre premiers Discours sur l'histoire de France y qu'il devait donner au public l'année suivante.
(2) Paul d'Albert de Lujnes, fils d'Honoré-Charles d'Albert de Luynes, duc de Chevreuse, puis duc de Montfort, né à Versailles le 5 janvier 4703, d'abord appelé comte de Montfort et comte d'Albert, colonel d'un régiment d'infanterie de son nom, le quitta en 1721, fut nommé abbé commendataire de Cérisy en 1727, vicaire général de Meaux en 1728, évéque de Bayeux en 1729, membre de l'Académie française en 1743, premier aumônier de la Dauphine, Marie-Joséphe de Saxe, en 1747, archevêque de Sens en 1753, cardinal en 1754, et mourut à Paris le 21 janvier 1788.
(3) L'arrêt du conseil du Roi autorisant l'établissement d'un collège k Saint-Florentin fut rendu le 10 mai 1777. Le régent devait être nécessairement un prêtre élu par la municipalité, avec ratification
SÉJOUR A ÉCLIMONT. 265
nous rendîmes à Êelimont avec M. l'abbé de Montaigu. Notre départ eut lieu à sept heures du matin, et nous arrivâmes à midi à Rambouillet. Les chevaux de Mme la duchesse de Laval nous y attendaient, et à une heure nous étions à Êelimont. C'est un gros et vieux château qui appartenait à la duchesse du chef de ses pères. La tene valait plus de 35,000 livres de rente; elle avait sept paroisses et dix«huit lieues de tour de chasse. Le pays est plat comme tous ceux de la Beauce; mais ce qu'il y a de très beau, c'est que la rivière passe dans les fossés, qui sont toujours pleins d'eau vive et courante. Nous eûmes là : Mme du Lau, qui partit le lendemain de notre arrivée; Mlle de Redmont, à demeure; l'abbé de Montaigu; M. et Mlle du Passage; le duc de Bouteville, M. de Niolac et plusieurs allants et venants. Nous y demeurâmes jusqu'au samedi 28 septembre : notre vie y fut très uniforme. Nous étions bien logés, ma femme et moi : j'avais un cabinet dans une tour et jV travaillais toute la matinée. J'avançai beaucoup mon Histoire^ et, de plus, je composai un réquisitoire fort important pour ma Compagnie. On dînait tard; les trois derniers jours, je fis un brelan avant et immédiatement après le dîner avec le duc de Laval, Mlle de Redmont et l'abbé Vigier; ensuite cavagnole, puis retraite ou musique; second cavagnole et quelquefois un troisième. Mme Moreau y fut très heureuse : elle gagna jusqu'à trente louis, et repartit avec dix-sept de gain. J'y perdis dix louis.
du choix par l'archevêque de Sens. Ce régent recevait 308 livres de la ville, iOO de la fabrique, et percevait, comme droit d*écolage, 3 livres par mois. On construiBit le collège en i780, dans la rue qui porte encore ce nom. La première pierre en fut posée solennellement par M . de Sainte-Suzanne , seigneur de Linant, délégué pour cette cérémonie par le duc d'Aiguillon, alors seigneur de Saint-Florentin.
Pendant mon séjour chez Mme la duchesse de Laval, je visitai la petite ville de tîallardon (I), où Ton voit , encore un reste de cette tour énorme que construisit, sous le roi Robert, ce vicomte de Ghàteaudun dont Fulbert de Chartres (2) se plaint si fortement dans ses livres. Nous repartîmes le 28, à sept heures du matin. Nos chevaux étaient venus nous attendre, la veille, à Rambouillet. En passant, nous vîmes ce beau et vieux château que M. le duc de Penthièvre n'aimait plus., et dont les promenades nous parurent charmantes. De là, on va au Perray, à Trappes, à Versailles; nous menâmes Tabbé de Montaigu faire le tour de la pièce des Suisses, et nous arrivâmes à Ville-d'Avray pour dîner.
En parlant de mon voyage à Ëclimont, je ne veux pas oublier les Menuts, terre qui appartenait à M. de Maupeou, et fut achetée depuis par un M. Leroy de Ganilly, ancien payeur des rentes, qui ne s'y ruina point, mais y ruina les autres : mon pauvre secrétaire Valcourt souffrit plus que personne de sa banqueroute, et nos domestiques en furent aussi les victimes, car Valcourt, de la meilleure foi du monde, leur avait persuadé de placer leurs épargnes sur cette terre des Menuts, qui lui avait paru le gage le plus sûr de sa propre fortune. Gomme, avant la Révolution, nous faisions au moins deux voyages par an à Ëclimont, nous faisions également deux séjours aux Menuts, qui se trouvaient sur la route. Là, le comte de
(1) Située en Eure-et-Loir, à cinq kilomètres d'Éclimont, et comptant aujourd'hui 4,500 habitants.
(2) Fulbert de Chartres, né en 950; écolâtre et chancelier de l'église de Chartres, puis abbé de Ferrières ; évèque de Chartres en i007, fut un des hommes les plus savants de son siècle : on a de lui des lettres, des sermons, des homélies et des vers. Il fit reconstruire la cathédrale de Chartres qui, en 1020, avait été brûlée par le feu du ciel, et mourut en 1028.
I ' BAROMETRE ET THERMOMETRE. 267
I Maupeou se piquait de traiter la maréchale de Laval
comme il eût pu et voulu traiter la Reine elle-même. Tous ces voyages étaient pour Mme Moreau et pour moi des occasions de très grosses dépenses, car partout les pourboires étaient énormes, et Ton jouait très gros jeu; mais j'étais riche alors, et j'ai toujours été plus gai que mon âge. Chemin faisant, je me plaisais à composer des couplets destinés à divertir les dames, et parfois à amu-
; ser la compagnie aux dépens de quelques-unes d'entre
elles. En quittant les Menuts, après le dernier séjour que
I j'y fis, je voulus adresser mes adieux aux femmes avec
j qui j'avais gagné ou perdu mon argent. Elles plaignaient
moins celui que je leur gagnais, quand je pouvais leur dire quelques douceurs, qu'il fallait bien saupoudrer d'un peu d'amour ; je n'en avais pour aucune d'elles, et pourtant je leur chantai trois couplets très tendres que j'ai conservés.
J'indiquerai ici la différence bien marquée qu'il y a entre convoiter les femmes et les aimer. Les désirs qu'elles inspirent sont un mouvement qui entre dans l'ordre de la nature : je l'assimile à la température de l'air, et pour graduer ce mouvement, je ne puis me former que l'idée d'un baromètre. On peut aussi graduer le sentiment et les impressions de l'amour; mais c'est un thermomètre qui doit nous en présenter la mesure, et cette mesure n'indique autre chose que les progrès et la durée d'une chaleur qu'on ne ressent point dans ses sens, mais dans son àme. Rien de plus variable que le baromètre : il vous annonce le beau temps et les orages, les vents fougueux et les tempêtes qui obscurcissent l'horizon. Le vieillard calme n'a plus de désirs, il ne connaîtra plus les jouisisances du plaisir; en revanche, il ne craindra ni les changements des saisons.
ni le combat des éléments. Jeunes amants, puissiezvous, pour votre bonheur, jouir un jour comme lui; il ne consultera plus votre baromètre, il ne sera jamais jaloux de vos plaisirs; mais laissez-lui sa serre chaude et son thermomètre !