‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 125 sur 307 · PROJETS DE JOSEPH II · texte numérisé non relu

PROJETS DE JOSEPH II

mission, ne voulut pas qu'il s'adressât à d'autres qu'à lui, et lui a, depuis, (idèlement tenu parole.

Il faut cependant convenir que l'abbé de TÉpée, ami, mais souvent contradicteur du mien, ne croyait pas à toutes les reliques. Le religieux ecclésiastique de qui je tiens ce fait, et qui logeait dans la même maison que lui, ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que, dans les visites de l'Empereur, la conversation se portait sur des objets qui n'avaient point de rapport à l'éducation des sourds, et, lorsque le prince partit (2 juin 1777), l'un des ordres qu'il donna au comte de Mercy, son ministre, fut d'aller, toutes les semaines, recevoir de l'abbé de l'Êpée les paquets que celui-ci s'était chargé de lui envoyer. Ces paquets furent quelquefois volumineux et souvent répétés, et ce fut surtout depuis ce moment qu'éclatèrent les projets formés par Joseph II de dépouiller l'Église de ses biens, d'anéantir dans ses Ëtats les vœux de religion^ et de se passer de la juridiction du SaintnSiège, toutes les fois qu'elle contrarierait le moins du monde le despotisme des rois.

L'exécution de ce plan non seulement commença, mais encore avança beaucoup. Les catholiques français crièrent à l'apostasie; les catholiques belges, dont, le premier, il entreprit de violer les privilèges, ou plutôt les droits particuliers , dans les provinces de Belgique soumises à son gouvernement, se déterminèrent à la guerre. Nos quatre articles du clergé de France et la doctrine des Bossuet, des d'Aguesseau, des Fénelon, eussent maintenu un juste milieu entre tous ces excès. Malheureusement, ces grands hommes n'étaient plus, et Dieu, pour punir les rois, le clergé, les grands et le peuple, voulut, en les abandonnant à eux-mêmes, leur prouver que, pour obtenir même le bonheur de cette vie, il fallait s'en rapporter à la pure et

gratuite miséricorde de Celui qui leur avait promis Téteraeile félicité du ciel.

Un autre projet que l'Empereur réalisa en 1782 fut d'abolir par une loi formelle la peine de mort dans tous ses Ëtats; on y suppléa par une prescription qui destinait le coupable aux ouvrages publics, en le vouant au mépris et à l'indignation. Un des préliminaires de la peine substituée à celle de mort fut celle du balayage des rues pendant trois jours, avec les mêmes habits qu'hommes et femmes portaient quand ils avaient été arrêtés : en bourse de cheveux, en mantelet de soie et en chignon frisé, en belle robe ou en bel habit. On les rasait ensuite, et on leur donnait l'uniforme de la maison de correction ; cette partie de leur supplice était ce qui leur coûtait le plus : ils auraient mieux aimé être morts.

Je conserve avec soin, pour servir un jour à l'histoire de la Révolution française, un ouvrage publié et imprimé par ordre de l'empereur Joseph II, et qui a pour titre : Historia succincta hospitalis Sanctœ Elisabethœ extra murQs imperialis monasterii Sancti Maximini ordinis Sancti Bensdicli. Le but de cet ouvrage est indiqué par l'explication d'une médaille frappée par l'ordre de ce prince en 1782, et sur laquelle on lit :

Josepho II Imperatoh Ecclesiœ reformati.

Elle représente, d'un côté, le portrait de Joseph II, et voici le titre qu'il prend :

Josephus II D, G. Rom. Imperator verœpietatis vindex.

De l'autre côté, il est représenté à genoux et éclairé immédiatement par une lumière céleste; la couronne impériale est à ses pieds, et on voit sur l'autel, dont il parait écarter ses regards pour les porter directement au ciel,

CONFÉRENCES ENTRE JOSEPH H ET LE PAPE PIE YL riH

une grande feuille de papier sur laquelle est écrit : Evan^ gelia. Pour mieux indiquer sa façon de penser, il avait fait graver ces mots au-dessus de sa tête : AnUcissima veritas. Cette médaille avait sans doute pour objet de justifier et de prouver le titre qu'il s'était donné de réformateur de VÉgliee. Aussi, tout ce qui est imprimé dans ce recueil curieux se rapporte-t-il à la même fin. Le docteur qu'il prend pour guide est le fameux Fra Paolo Sarpi (1), dont il copie en italien la traduction du discours contre le concile de Trente. Que Ton examine maintenant ce recueil qui montre ses opinions, et la conduite qu'il a tenue, et l'on ne sera pas étonné que les cathoUques français l'aient comparé à Julien l'Apostat. Joseph II n'a pas été un païen; mais sa conduite n'a jamais été celle d'un enfant de l'Église, et les Flamands ont eu raison de le regarder comme l'auteur des troubles du Brabant. On se rappelle qu'il chassa de ses États les moines et les religieuses , qui vinrent en France chercher l'asile qu'on leur refusait dans leur patrie. Au mois de mai 1782, pendant que Pie VI était à Vienne, je m'amusai à imaginer et à composer une suite de conférences entre Joseph II et le Pape, Cet ou^ vrage (2) était un essai du grand art que j'aurais désiré que tout le monde apprît pour concilier les différends et ramener tous les partis. Je me fis pape pour traiter avec l'Empereur et décider ensuite, d'après des principes com-

(1) Pierre-Paul Sarpi, historien, né à Venise en i 552, entra dans l'ordre des servîtes en 1573, en devint provincial en 4579 et procureur général en i5SS. Dans les démêlés de Venise avec le pape Paul V, il se porta défenseur de cette république, qui, en i605, le choisit pour son théologien consultant, puis le nomma membre du Tribu,nal des Dix; il fut l'un des plus violents adversaires de la Cour de Rome, et mourut en 1623.

(2) Conférences entre l'empereur Joseph II et le pape Pie VI y tenues à Vienne dans le palais de l'Empereur, n** XL VII du catalogue des ouvrages de Moreau. .

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muDS, toutes les questions dont il me paraissait si important que ces deux souverains s'occupassent en ce moment. L'abbé de Nélis (1), évéque d'Anvers, avait eu quelque part à l'éducation de l'un des enfants de l'impératrice Marie-Thérèse; il n'en a pas moins considéré Joseph II comme l'un des fauteurs de la Révolution française, et notre malheureuse reine, qui est montée sur l'échafaud sans accuser personne, a bien été forcée également de reconnaître que son propre frère avait été, par sa manière d'agir au moins très singulière, l'une des causes des malheurs de nos princes ; mais il n'avait sans doute pas encore été gâté par la fausse philosophie des impies, lorsqu'il servait la messe de l'abbé Lenfant (2), jésuite, dans la chapelle de l'Impératrice, sa mère. Cette anecdote de la messe servie dans la chapelle impériale de Vienne m'a été contée par l'abbé Lenfant lui-même; cependant, cela ne le sauva pas du glaive de Robespierre et des bourreaux ennemis du trône et de l'autel, car ce malheureux homme de bien mourut à Paris dans le massacre des Carmes. Au reste, la Révolution française, qui a assassiné la Reine, fille de Marie-Thérèse, en est déjà à la troisième tète des princes de la nouvelle maison d'Autriche, dont elle a vu la fin déplorable. L'empereur actuellement régnant (3) n'est plus que le petit-

(1) Corneille-François de Nélis, érudit, né & Malines en i736, évéque d'Anvers en juin 1785, membre de l'Académie royale des sciences et des lettres de Bruxelles, mort en Italie le 21 août' 1798.

(2) Alexandre- Charles-Anne Lenfant, prédicateur et jésuite, né à Lyon le 6 septembre 1726. En 1773, après la suppression de son ordre, il prêcha devant Stanislas, roi de Pologne, devint prédicateur de Joseph II, à Vienne, rentra en France sous Louis XVI, prêcha à la (]our, refusa de prêter le serment civique, fut emprisonné à l'Abbaye le 30 août 1792 et massacré le 3 septembre suivant dans cette prison, et non aux Carmes.

(3) François II, fils de Léopold II, empereur d'Allemagne, et de

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