FÊTE AU PETIT TRIANON
pareillement son exennpiaire, m'apprit qu'il avait montré ma lettre au Roi, et que Sa Majesté lui avait paru très bien disposée pour moi. Je lui contai les tours que m'avait joués l'abbé de Yermond, et je ne lui fis pas de peine, car ledit abbé n'était pas plus son ami que le mien. • Le dimanche 3i août, je portai à Versailles les exemplaires destinés aux personnes royales. Je manquai le lever de Monsieur, et ne pus le joindre que sur les midi et demi, au moment de l'audience qu'il accordait à la ville de Paris. Il m'accueillit extrêmement, et je l'exhortai fort à dire du bien de mon ouvrage, dont beaucoup de gens diraient du mal. Puis j'allai offrir mon livre au Roi, qui me reçut du mieux qu'il put, et à la Reine, que j'obligeai pourtant à me parler. Madame me témoigna beaucoup de bontés, me mit très à mon aise et m'assura qu'elle m'attendait avec impatience. PourMesdames, j'eus avec elles, dans leur intérieur, une conversation assez longue, et je leur ouvris mon cœur en toute franchise. Elles me promirent d'engager le Roi à me lire et à louer mon •ouvrage en présence de toute sa Cour : c'était une justice qu'il me devait pour me mettre à Fabri de l'abbé de Vermond et des philosophes.
Je présentai, le lendemain, mon livre à M. le comte d'Artois; mais quand je demandai à être introduit chez Mme la comtesse d'Artois, toute la famille royale venait de quitter Versailles : elle allait à Paris voir les tableaux, puis dîner au Temple, chez M. le comte d'Artois, et de là aux Italiens. La Reine, qui aimait ces amusements, avait voulu donner une fête au Petit Trianon à l'occasion de hi Saint-Louis; le Roi avait refusé d'abord. La Reine, très fâchée, avait travaillé à renouer la partie. Il fallut de Tintriguc pour la faire accepter au Roi; on y réussit. enfin, et la fête fut charmante.
Gromot était alors aux prises avec de Limon (1), intendant de Monsieur, qui cherchait à ajouter à ce titre celui de surintendant de Madame. Gela fit une tracasserie très sérieuse, et bientôt ils se reprochèrent mutuellement des choses très graves et tentèrent de se culbuter. Il était à craindre qu'ils ne fussent tous deux renvoyés. Ils ne travaillaient plus que chacun séparément avec Monsieur, qui finit par les mettre en présence et les entendit. Il les fit entrer dans son cabinet un jour après son lever; ils y restèrent jusqu'à midi et un quart, Gromot se défen* dant, de Limon accusant son bienfaiteur. De Limon était un monstre d'ingratitude. Les imputations les plus atroces furent mises en avant; papier sur table, les deux champions essayèrent de se convaincre, l'un d'imposture, l'autre de prévarication. Jamais lutte plus vive et cependant plus tranquille. Tout le cabinet était plein. De Limon sortit le premier avec un air consterné ; qui que ce soit ne lui parla ni ne le salua. Un instant après, Gromot sortit à son tour, radieux. Monsieur le suivait et dit à tout ce qui était dans le cabinet : « Messieurs^ vous savez que mon sunn^ tendant était accusé des faits les plus graves. Je suis bien aise de vous apprendre quil s'est justifié jusqu'à l'évidence, et qu'il est parfaitement net des calomnies qu'on lui a imputées, » Puis il alla tout raconter à Madame et à Mesdames ses tantes. Geci était une bonne épreuve pour le prince : ces hauts personnages doivent être bien surpris, lorsqu'ils sont témoins de ce genre d'escrime dont ils sont eux-mêmes incapables. Nous nous empressâmes tous de féliciter et d'embrasser Gromot (2).
(1) Geoffroy de Limon, intendant des maison, domaines et finances du comte de Provence.
(2) 6 septembre 1777. — Gromot est triomphant : il présenta dimanche 31, à Monsieur, M. de Lessart, pour survivancier de sa place de surintendant. {Journal de Moreau.)