ÉCHEC Â L'ACADÉMIE DE8 BELLES-LETTRES
toire que j'avais déjà conduit assez loin. Je communiquai mon plan à quelques gens de lettres qui jouissaient dans cette société de la plus haute considération, et sur leur parole, deux fois de suite, j'y sollicitai une place. Je fus éconduit; mais on ne peut s'imaginer combien il en coûta de petites intrigues et de grandes calomnies à ceux qui me firent échouer. Ce fut dans l'Académie française que se foi-ma le parti de mes ennemis; eUe avait toujours demandé et obtenu le titre d'historiographe pour un de ses membres; en 1771, elle l'avait fait accorder, par le duc d'Aiguillon, à Marmontel, et elle ne voulait pas partager avec une autre société littéraire l'honneur de présenter au Roi celui qu'elle jugerait digne de cette place, dont elle était accoutumée à disposer. Ce qui m'a étonné, c'est que, par une raison contraire, l'Académie des belleslettres n'ait pas réuni un parti assez fort pour soutenir sa rivalité. On oublia mes travaux historiques; on ne vit en moi que l'improbateur bien prononcé d'un parti qui dominait alors la jeune Cour, et cependant le moraliste sauvage l'aurait peut-être emporté, si, par l'effet d'une dernière intrigue, la Reine n'avait parié contre mon admission : il était tout simple qu'on lui fît gagner sa gageure. I) était juste aussi, comme je le dis à M. de Maurepas, que je fusse proscrit, improuvé, que les Académies me fussent fermées : j'avais offensé les philososophes en attaquant leurs doctrines.
L'abbé de Voisenon, auquel j'avais désiré succéder, me rappelle un très gai et très agréable voyage qu'en 1774 nous fîmes, Mme Moreau et moi, chez le premier président de Sauvigny à Sainte-Geneviève. Nous partîmes le jour de Pâques, à quatre heures et demie du soir; nous arrivâmes sur les huit heures à Sainte-Geneviève, où nous trouvâmes une excellente musique La première prési-
dente avait rassemblé, pour amuser son mari, je ne sais combien de virtuoses et de gens à talents : Jelyotte (1), Caillot (2), le petit Favart (3), que M. Bertier avait pris comme secrétaire; Loir, autre secrétaire de l'intendance» qui jouait parfaitement la comédie; deux musiciens très bons violons, l'un Ruggi, l'autre le Prince; un Allemand, nommé Fischer, et son fils, âgé de seize ans, qui jouait à merveille du piano-forte; Mme de Chimène^ qui chantait à ravir; les deux Duval, père et fils, excellents musiciens et violons. Voilà pour le concert. Pour la société, il y avait Mme de Polignac et ses filles, Mme de Montalembert, M. de la Galaisière, Guy, M. de Lancy : tout ce monde fort en train de s'amuser.
Nous restâmes à Sainte-Geneviève jusqu'au dimanche 40 avril; nous y fûmes très gais et toujours occupés de plaisirs : Caillot et Jelyotte y chantèrent bien, mais par^ tirent le mercredi matin 6« Mme de Turpin (4) et l'abbé de Voisenon, ainsi que MM. de Turpin, père et fils, arrivèrent le lundi 4. Le mercredi, on alla à Fourmont chez M. de Turpin, à douze milles de Paris et à près de deux lieues de Sainte-Geneviève. On y joua, sur un théâtre de société. Les fausses infidélités y Les mariages par loterie et La
(i) Pierre Jelyotte, chanteur célèbre, né en 1714, mort en 4782.
(2) Joseph Caillot, né en 4732, acteur attaché par Louis XV au spectacle des petits appartements et chantant indifféremment les rôles de basse-taille et de ténor; secrétaire de la Comédie italienne, correspondant de l'Institut, mort en 4816.
(3) Gharles-Nicolas-Joseph-Justin Favart, acteur et auteur dramatique, né en 4749, mort en 4806.
(4) Bénédicte-Sophie-Antoinette de Loêwendahl, fille de V^aldemar, comte de Loêwendahl et de l'Empire, seigneur de l'ancien duchépairie de la Ferté-Senneterre, maréchal de France, et de Barbe- Magdelène-Élisabeth de Schembeck, née ÀRevel, en Livonie, en janvier 4744, naturalisée, avec son père et sa mère, en janvier 4745, mariée en 4759 & Lancelot, comte Turpin de Crissé, veuf, depuis 4755, de Gabriel de Lusignan-Lezay.