PROJETS POUR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
de novembre 1775, je crus devoir faire quelques nouvelles tentatives. J'en parlai h Cromot, qui sur-le-champ en entretint Monsieur; le prince m'approuva. Je priai M. d'Affry de tâter les sociétés de Mme Geoffrin sur mon projet. Mme de Narbonne l'annonça à Madame Adélaïde, qui le trouva juste et raisonnable; je vis également Madame Victoire et j'allai chez Mme de Lamballe : elle était dans son lit, car elle avait la grippe, mais était jolie comme le jour. Je lui expliquai mon dessein pour l'Académie et la priai d'en instruire la Reine. Elle m'avertit que je rencontrerais des obstacles; j'en ris et lui racontai à fond mon péché des Cacouacs^ dont je plaisantai fort. Je tentai inutilement d'être reçu par Mme de Marsan : elle était malade. J'appris pourtant par M. de Vintimille (1) qu'elle désirait beaucoup me voir : elle venait de lire mes Reimm' fronces aux uns et aux autres et en était enchantée, ainsi que M. de Soubise et le prince Louis (2); celui-ci me promit sa voix et celles de ses amis quand je me présenterais. Cependant Mme de Lamballe parla à la Reine, qui répondit qu'elle craignait bien que je ne réussisse pas : cela me découragea, et, dégoûté déjà d'autre part, je renonçai à obtenir les honneurs du fauteuil.
En 1777, M. de Paulmy voulut absolument me faire recevoir à l'Académie des belles-lettres. Il me confia ses projets : j'y consentis d'abord, puis j'hésitai et résolus de ne pas m'en occuper. Il revint à la charge, insista tant qu'il me fit changer d'avis; j'écrivis à Dupuy (3), le secré-
(1) Jean-Baptiste-Félix Hubers, marquis de Vintimille, comte du Luc, né en i720; maréchal de camp en 1742, lieutenant général eni759; mort en 4775.
(2) Prince Louis de Rohan-Guéménée, évèque de Strasbourg, membre de l'Académie française.
(3) Louis Dupuj, né à Chazey (Ain) en 1709, mathématicien et helléniste; membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres
taire de cette Académie, pour lui exposer le motif de ma démarche ; je lus ma lettre à l'abbé Arnaud (i), à Bréquigny (2), à Foncemagne (3), qui en furent contents, et, quelque temps après, M. de Maurepas m'ayant demandé si j'étais de l'Académie, je lui répondis que j'avais renoncé à la française, mais que j'essayerais d'entrer à l'autre à la prochaine occasion. J'avais, en effet, réfléchi que l'institution de la première de ces sociétés littéraires ne l'avait jamais appelée à l'érudition et aux études pénibles qu'elle suppose : c'est ce qui m'avait décidé à suivre le conseil de M. de Paulmy, et à chercher à placer mon humble siège, ou plutôt mon bureau de travail, dans une autre compagnie de lettrés, où j'aurais trouvé une foule de vertueux savants et de laborieux confrères. Je pensais qu'en attachant à l'Académie des belles-lettres le titre d'historiographe, qu'elle n'eût pas laissé échapper après moi, d'un côté, j'apporterais de nouveaux motifs d'émulation aux savants qui la composaient, et que, d'un autre côté, j'acquerrais à mes successeurs de nouvelles et indéfectibles ressources pour achever le grand ouvrage sur l'His-
en 4756, secrétaire perpétuel de cette compagnie en 1773, directeur pendant trente ans du Journal des savants, mort en 4795.
(4) L'abbé François Arnaud, né àAubignan, près de Garpentras, en 4724, membre de l'Académie des inscriptions et belles -lettres en 4762, abbé de Grandchamp en 4765, reçu à l'Académie française en 4774 , obtint le titre de lecteur et historiographe du comte de Provence, et mourut à Paris en 4784.
(2) Louis-Georges Oudard Feudrix de Bréquigny, né à Granville en 4749, historien et antiquaire, membre de l'Académie française, rapporta d'une mission en Angleterre plus de 42,000 copies de pièces authentiques déposées & la Bibliothèque nationale, et mourut en 4795.
(3) Etienne Lauréault de Foncemagne, érudit, né à Orléans en 4694, sous-gouverneur du duc de Chartres, membre de FAcadémie des inscriptions et belles-lettres en 4772, connu par sa Lettre sur le Testament politique du cardinal de Richelieuei son édition de ce Testament, dont il soutint l'authenticité contre Voltaire ; mort en 4779.