‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 138 sur 307 · YORMES, AVOCAT DE PÉRIGUEUX · texte numérisé non relu

YORMES, AVOCAT DE PÉRIGUEUX

les soins que je me donnais pour la défendre à rinsti^ gation de monsieur son frère, dont je n'étais que la plume. Bientôt, il me parut craindre que ses ennemis ne tirassent de l'intérêt que j'y prenais, des inductions très injustes, et m'exhorta à m'en écarter. Je sentis ses raisons et, de ce moment, je cessai de m'en mêler, d'en parler, et je ne vis plus le député. J'oubliai donc tout à fait la chose ; mon ouvrage était imprimé, et c'était un ouvrage de bibliothèque.

Depuis longtemps déjà, je ne m'occupais plus de tout cela, lorsque le samedi de la Passion 1779, comme je dînais à VersaiUes chez M. Bertin, il reçut une lettre du député de Périgueux, qui se plaignait amèrement de ce que mon frère lui refusait une cinquantaine d'exemplaires de l'ancien mémoire que j'avais fait, et par là retardait le jugement que le ministre désirait finir. Le motif du refus était le salaire de l'avocat, et le député alléguait que Yormes avait promis deux mois auparavant, à lui député, de se contenter d'une reconnaissance de cette dette de la part de la ville. M. Bertin me dit : « Terminez cette affaire. Il est juste que votre frère soit payé; assurez^lui que je le ferai payer par la ville, et que je ne souffrirai pas quelle soit injuste à son égard; mais il ne faut pas que cela retarde rien. »

Je ramenais à Paris mon neveu, que j'avais conduit à Versailles pour solliciter la place qu'il désirait obtenir au conseil du Cap. Je lui montrai cette lettre; il me dit : a Ne la communiquez pas à mon papa, car il sera furieux. » Je pris donc le parti de parler à Yormes chez mon frère, le médecin, qui nous donnait à souper le lendemain. Il se mit dans une colère terrible et m'accabla d'injures. Cette scène m'irrita; néanmoins je me contins, et je résolus de sauver cet imbécile de sa folie et de tout mettre en œuvre

pour lui épargner une sottise. Je me contentai de répondre à M. Bertin que Vormes était piqué contre le député» et qu'il me fallait un peu de temps pour arranger ce différend. Comme c'était par écrit que je le mandais à M. Bertin» il me répondit de sa main : o Soit; mais si Von est obligé de porter cela au garde des sceaux, les tracassiers s'en trouveront mal. » J'envoyai chercher le député qui avait succédé à M. de Sudrac et que je ne connaissais pas. Je lui dis : « Je n'entre point dans vos démêlés avec mon frère; allez le voir sans lui laisser soupçonner que je vous ai parlé; demandez-lui son mémoire détaillé^ rapportez-le^moi; je vous en donnerai l'argent^ et vous le lui verserez. J'exige le détail de ce qui lui est dû, parce que, s'il vous réclame quelque chose pour mon mémoire, je tiens à ce que cet argent soit à ma charge y sans répétition, n'ayant jamais entendu que la ville payât un ouvrage écrit pour moi et pour M. l'abbé Bertin. »

Au bout de trois jours, cet homme revint et me raconta que mon frère n'avait jamais voulu lui confier son mémoire, mais le lui avait fait lire, et qu'il y avait 900 livres pour mon ouvrage ; qu'au surplus , il l'avait averti qu'il le remettait aux syndics de sa compagnie. Cette conduite me parut d'autant plus malhonnête, que l'on ne remet un mémoire aux syndics qu'après que, communiqué à la partie, il lui a paru exagéré, car, si elle paye, le règlement est inutile. Sachant, au reste, par le député, qu'il avait rendu compte de tout cela à M. Tabbé Bertin, je me rendis chez celui-ci le lundi de Pâques. Je convins avec lui qu'il m^écrirait une lettre afin de tâcher de déterminer mon frère, et que je la lui enverrais. C'est cette lettre que je reçus le mardi 6, et qui me sembla un peu longue. Le mercredi, j'eus de Vormes une impertinente réponse, dans laquelle il me mandait de faire porter chez le médecin 1 ,538 livres ; mais comme il n'y joignait pas son

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mémoire, comme il y répétait ses injures, je n'y déférai point; j'appris, d'ailleurs, qu'il était parti à la campagne dès laveiUe de Pâques, ce qui piqua fort M. l'abbé Bertin.

Cette façon d'agir me mécontenta d'autant plus qu'en bien des occasions je lui avais rendu des services; non seulement il me devait son titre d'avocat de la ville de Périgueux, mais encore celui d'avocat de la ville de Marseille, que je lui avais fait accorder dans le courant de l'année 1774. C'était à ma demande que M. le prince de Marsan le lui avait promis ; Mme de Langeac voulait le faire avoir à Godescart de Lille, son avocat; celui-ci s'en vantait. Mon frère le sut, vint me le conter ; je le conduisis immédiatement chez M. le prince de Marsan, qui lui renouvela sa promesse et s^engagea à voir M. de la Vrillière ; je lui remis aussi des lettres pour Versailles, afin de contre-miner les batteries de Mme de Langeac. Le 31 janvier, Godescart de Lille fut mandé par les syndics de la compagnie des avocats au Conseil; ses démarches furent blâmées, et on lui enjoignit de se désister. Néanmoins l'affaire n'était pas terminée : M. le duc de la Vril- 1ère était fort embarrassé vis-à-vis de M. de Marsan, et très fâché de ce qu'on ne consentît pas à lui céder le titre que convoitait Godescart. Je retournai, avec mon frère, chez M. de Marsan pour l'affermir dans sa bonne volonté, et empêcher la Langeac de lui enlever cette place. Il l'eut en effet à la fin de mars; on en sépara seulement le titre d'agent, que l'on fut fort embarrassé de savoir à qui donner.

Le dimanche de Quasimodo de cette année-là, ipa femme et moi, après avoir assisté aux offices de l'église, entendîmes un excellent sermon de l'abbé Maffle : c'était un théologien profond que cet homme-là ; il avait, de plus, une dialectique terrible. Bien des gens ne l'aimaient pas;

on n'était pas accoutumé à ces fortes preuves théologiques. Mme de Marsan me dit un jour : a Une me convertira pas : il m^assomme, » Je m'aperçus même que M. Tsurchevéque avait été prévenu contre lui; comme il était excellent théologien, on l'appelait janséniste. Bon Dieut que ces gens-là étaient fous t la place était assiégée de tous côtés» et ils se battaient entre eux pour lesh-unif ormes, au lieu de se réunir pour la défendre.

Un autre prédicateur, sur lequel, depuis quelques années, on ne finissait pas d'histoires, était l'abbé Maury (1)« Je me rappelle que le lendemain de la mort de la plus jeune de mes sœurs, étant allé à Gonflans m'édifier et m'attrister avec M. l'archevêque, j'y rencontrai l'archevêque d'Auch (2) et Tarchevêque de Malines (3). C'était en 1775, et l'abbé Maury venait de prononcer aux Augustins, devant l'Assemblée du clergé, le Panégyrique de saint Augustin. On parla de ce sermon, et l'on prétendit qu'il y avait avancé que saint Augustin ne voulait pas que l'on fît des vœux de religion avant vingt-cinq ans. L'archevêque d'Auch n'était pas trop content de cette assertion.

(1) Jean-Siffrein Maury, orateur, homme politique et prélat, né à Vairéas (Vaucluse) en 1746, composa un éloge de Fénelon, prononça en d772 le Panégyrique de saint Louis devant l'Académie, et en 1775 celui de saint Augustin devant l'Assemblée du clergé, devint membre de l'Académie française en 1784 , député du clergé aux États généraux en 1789, émigra après la clôture de l'Assemblée constituante, se rendit à Coblentz , puis à Rome, fut nommé par le Pape archevêque de Nicée en 1792, et en 1794 cardinal et évêque de Montefiascone, fut choisi, en 1799, par Louis XVIII pour être son ambassadeur près le Saint-Siège, rentra en France en 1804, se rallia à Napoléon, fit partie de l'Institut, accepta l'archevêché de Paris, en 1810, malgré les brefs du Pape, le quitta en 1814 et se retira à Rome, fut emprisonné au château Saint-Ange pendant les Cent-jours, dut se démettre de l'évêché de Montefiascone et mourut en 1817.

(2) Jean-Louis-François Chatillard de Montillet, nonamé archevêque d'Auch le 9 juillet 1742, mort le 7 février 1776.

(3) Jean-Henri Frankenberg, archevêque de Malines le 15 juillet 1759, cardinal, mort le 14 juin 1804.

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La présence de l'archevêque de Malines nous donna occarsion de traiter plusieurs questions de droit public, entre autres celle du mariage, que l'archevêque de Paris entendait médiocrement. D'après l'archevêque de Malines, le Pape aurait formellement approuvé un mariage, fait en Hollande, entre une protestante et un catholique du diocèse de ce prélat, quoiqu'ils eussent été mariés par un ministre; l'archevêque de Paris refusait de le croire, et allait jusqu'à contester le lien civil d'une semblable union. Je lui prouvai très gaiement, mais très ferme, le pouvoir qu'avait le Roi de donner un état aux enfants des protestants, et par conséquent un mariage à leurs parents.

Quelques jours après, je dînais chez M. le maréchal de Richelieu ; il y avait là dix>sept personnes : Marmontel en était, et il disait avec un ton d'affirmation intrépide : a M. l'abbé Maury a prêché devant le clergé le panégyrique de saint Augustin; il a prêché la tolérance dans toute son étendue. Quelques évêques s'en plaignent; le plus grand nombre prend son parti et trouve qu'il a fort bien fait : les évêques sont bien revenus à cet égard de leurs anciet%s préjugés. On a délibéré dans V Assemblée sur le projet de révocation de la révocation de l'édit de Nantes; les ministres s'en occupent, et la plupart des évêques ont été d'avis de députer au Roi pour lui exposer que cette révocation est très indifférente au clergé, et n'intéresse en rien l'Église. » J'étais à côté de M. Durosel, ancien conseiller à la Cour des comptes de Montpellier; la moutarde me monta au nez, mais je me retins. Je me contentai de bien répéter tous ces propos avec mon voisin, afin de m'assurer que nous ne nous étions point trompés, et il me promit d'avertir les évoques qu'il connaissait, de tout ce que l'on débitait sur leur compte.

L'abbé Maury eut, en 1781, l'ordre de prêcher le carême à la Cour : les airs qu'il se donna, le ton qu'il prit avec

le Roi, ses excursions sur radministration , sa flatterie pour le nouveau ministère» révoltèrent tout le inonde. Nulle religion dans ses discours, beaucoup de morale et surtout l'audace philosophique qui se flatte de gouverner les rois. La Harpe vint à Versailles; il était son ami. Il l'embrassa et lui dit : « Que vous êtes heureux^ Vabbé! nous écrivons aux rois, vous leur parlez, » D sembla» durant tout le carême, être le missionnaire de la philosophie. Dans un de ses derniers discours, il fit la critique du dernier règne et des désordres de cette époque, qu'il attribua à la faiblesse du feu roi : a L'État vieillit sous un si long règne; Sire, vous avez rajeuni la France. » Madame Adélaïde pensa sortir. Dans un autre sermon sur VEnfant prodigue, il eut l'air de s'excuser de prendre ce sujet, en disant qu'il pouvait bien s'en emparer, puisqu'on l'avait transporté sur les théâtres. Le jour des Rameaux, il prêcha sur la justice; pas un mystère les jours delà sainte Vierge; pas un sermon ni sur l'Incarnation, ni sur les grands objets de l'administration. Le Roi s'en plaignit, le répéta au grand aumônier; M. d'Autun même en fut mécontent.

L'abbé Maury avait pour ami l'abbé Fauchet (1). Rien de plus singulier que la manière dont je fis la connaissance de celui-ci. L'abbé Fauchet, également ami de l'abbé Dupré, confesseur de Monsieur, était prêtre habitué de la paroisse Saint-Roch. On m'invita à entendre un sermon de lui; j'y

(1) Claude Fauchet, né & Dornes (Nièvre) en 4744, orateur et publiciste; grand vicaire de Bourges, prédicateur du Roi, adopta les idées nouvelles et les doctrines de Villuminisme; évèque constitutionnel du Calvados, fut élu par ce département à TAssemblée législative et à la Convention ; lors du procès de Louis XVI , vota l'appel au peuple et le bannissement, s'opposa au mariage des prêtres et à l'abolition du culte, et fut guillotiné avec les girondins le 31 octobre 1793.

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