PLAN DE DÉFENSE
chai de Noailles. Je n'acceptai pas, et je lui répondis avec sincérité que les armes dont je m'étais servi lorsque, sous le nom de VObservateur hollandaiSy j'avais combattu pour la France, me paraissaient d'une autre trempe et beaucoup plus sûres que celles que l'on avait employées en prenant le parti de Washington et de Franklin. Afin de le lui prouver, j'écrivis ma Lettre d'un Français retiré à Rome, en date du 10 juillet 17.. (1) : il se garda bien de la publier.
Espérant vaincre mon refus, il revint à la charge quelque temps après, et me montra manuscrit un ouvrage qu'il a fait depuis imprimer, et qui avait été composé par l'un de ses premiers commis les plus éclairés et les plus estimables. J'avoue que je trouvai dans ce travail des maximes et des aveux qui auraient pu, dans la suite, lui causer les plus grands embarras, et devenir les majeures de plusieurs arguments auxquels je croyais qu'il lui serait impossible de répondre. Je pris donc le parti de mettre sous ses yeux le plan de défense auquel je pensais qu'il devait uniquement se réduire, s'il voulait fermer la porte et aux reproches qu'on pourrait lui adresser un jour, et aux malheurs qui pourraient être l'effet de toutes les finesses que l'on avait mises dans cette affaire. Je l'intitulai : Plan de défense pour disculper invariablement la France contre les reproches que lui fait aujourd'hui l'Angleterre (2). Je ne convainquis personne, mais on ne me convainquit pas non plus, et j'observerai ici, pour ma justi- Ocation, que les Anglais nous ont rendu avec usure tout le mal que nous leur fîmes alors.
Au mois de janvier 1781, le Roi ayant daigné me faire présent de son portrait, cela me fournit l'occasion de quel-
(1) N** XLIV du catalogue des ouvrages de Moreau.
(2) Ibidem.
ques vers que j'intitulai : Les deux peintres (1). Je n'eus garde de les faire présenter à Sa Majesté : las des méchancetés que j'essuyais journellement, j'étais, dès cette époque, bien décidé à obtenir mon congé absolu des relations que pouvaient me donner avec les ministres mes fonctions d'historiographe. Ces vers, cependant, devaient être bons, si j'en juge par l'accueil qu'ils reçurent de M. de Maurepas, quand je lui lus moi-même cette pièce qui était pour lui un véritable témoignage de ma gratitude. M. Bertin, mon ami intime, m'avait personnellement recommandé à ce ministre qui m'estimait. Je le trouvai un jour environné d'officiers en uniforme qui prenaient congé de lui. Lorsqu'il eut fini avec le dernier, je m'approchai et lui dis : « Monsieur le comte^ je viens aussi vous demander le mien, » — « Pardieu non, vous ne l'aurez pas. Et d'abord la raison, je vous prie? » — « Mon âge. » — la Etle mien^ s'il vous plaitf Je vom garde; je me charge de vou^, et je vous fais passera la chancellerie, où Von vous attend. » — ^ Eh bienî repris-je, c'est donc moi maintenant qui vous dois des remerciements sur certain portrait dont je ne vous ai point encore parlé, et dont je ne veux vom remercier qu'en i^ers de ma façon. » — « En vers? me répondit-il en riant ; vous me ferez grand plaisir, car je suis rudement las de la prose de ce pays-ci. » Làdessus, il me prend par le bras, m'introduit dans un petit cabinet intérieur, et m'invite à m'asseoir. Puis, ma lecture terminée, il me comble d'éloges. Très touché, je l'arrête : « Mais, monsieur le comte, qui peut se connaître en chansons mieux que votis? Vous en avez fait de charmantes. » Il se met à rire et me dit, mot pour mot, ce que le maréchal de Noailles m'a répété depuis : « C'est Tressan qui était notre faiseur à tous. »
(1) Ces vers -sont insérés dans le Pot pourri de ViHe-^'Atyray, page 178.