‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 149 sur 307 · M. NECKER · texte numérisé non relu

M. NECKER

sera plus le maitre de se passer de moi. J'ai enivré tout ce qui l'environne, foi enthousiasmé ses sujets; sa jeune femme m'aimire; son plus intime confident fera la fortune d^ un prêtre capable de tout perdre et de tout détruire. Les philosophes et les gens de lettres : voilà mes troupes; l'ignorance , l'étourderie ^ les fautes et les inconséquences de mes successeurs : voilà mes armes, » Je viens d'exprimer ses dispositions et d'exposer son plan; voyons maintenant quelle avait été la conduite de cet étranger, de ce banquier protestant et républicain, aujourd'hui si justement regardé comme l'auteur de tous les malheurs de la France, et môme de ceux de l'Europe entière.

Pour être juste avec lui, il faut en quelque sorte le décomposer, et, pour le juger, on doit distinguer les temps. Il avait été la créature de M. de Maurepas, qui le fit, sous le titre de directeur général, administrateur des finances (29 juin 1777), quand M. Taboureau des Réaulx, las d'avoir un tel collègue (i), se retira. Le contentieux de l'administration financière fut alors confié à M. Joly de Fleury. A cette époque, l'emploi si honorable que l'on donna à M. Necker, joint à la gloire de prévenir, si cela était possible, notre ruine totale, suffisait à son ambition. Mais l'appétit vient en mangeant : ce parvenu voulut entrer au Conseil avec le titre de ministre. M. de Maurepas n y consentit point et ne se fit aucun scrupule de le chasser, car il était déjà bien convaincu que le Genevois, dont le Compte rendu avait eu un si grand retentissement, n'était qu'un charlatan devenu insolent.

(4) Jeudi 10 atril 1777. — L'affaire de la suppression des régies est consommée; l'arrêt est du 3. C'est M. Necker qui, seul, a fait cette opération; elle vaut au Roi trois millions par an, mais on dît qu'elle est injuste. Le contrôleur général n'en voulait point; il se dégoûte de sa place. J'ai dtné chez lui, et j'ai beaucoup exhorté sa femme à l'encourager à la persévérance. (Journal de Moreau,)

Necker avait trouvé et laissa au contrôle général un fort honnête Lorrain, homme plein d'esprit et de savoir : c'était M. Coster (1). Je l'avais vu autrefois attaché à M. le prince de Beauvau, royaliste comme lui, mais, comme lui aussi, un peu entiché de philosophisme et de bel esprit, et à ce titre protégé par la faction Choiseul, quoique valant mieux infiniment que tous ceux de cette faction. Je ne suis pas étonné que M. Necker ait eu le bon esprit de l'apprécier et que, résolu atout employer pour reconquérir le poste que son orgueil venait de lui faire quitter, il se soit dès lors proposé de faire de M. Coster son ami et presque son collègue si jamais il rentrait dans la carrière. Coster ne quitta point la sienne, et servit très utilement M. de Fleury, qui, sans prendre le titre de contrôleur général, gouverna les finances après le renvoi de M. Necker. Ce nouveau ministre, après s'être livré à de bien mauvaises spéculations, dut se démettre pour la seule bonne qu'il eût faite : je veux parler de l'établissement d'un comité de finances, destiné à défendre et à fortifier le ministère contre toutes les demandes ruineuses des courtisans avides. Sous M. de Fleury et sous son successeur immédiat, M. d'Ormesson (2) (mars 1783), Coster resta chargé de l'un des plus importants bureaux du contrôle général : celui des dépêches qui a la clef de tous les autres.

Ce M. d'Ormesson était un homme honnête, mais très borné; et une singularité que je ne dois point omettre,

(1) Coster, premier commis au contrôle général des finances.

(2) Henri-François de Paule le Féyre d'Ormesson d'Amboile, petitneveu de d'Aguesseau, né le 8 mai 1751, successiyement conseiller au Parlement, maître des requêtes , intendant des finances, conseiller ordinaire en 1774, conseiller d'État en 1778, administrateur de la maison de Saint-Gyr après son père, Marie-François de Paule le Fèvre d'Ormesson, et, en 1783, contrôleur général; élu maire de Paris le 19 noyembre 1792, il refusa ces fonctions, et mourut en 1807.

M. D'ORMëSSON, CONTROLEUR GÉNÉRAL. 331

c'est qu'il fut, avec le feu maréchal du Muy, le seul ministre choisi de la main même de Louis XYI. Ce prince s'était pris de goût pour lui dans un petit travail qui, deux fois par mois, l'amenait à Versailles pour les affaires de la maison royale de Saint Cyr ; le Roi le regarda comme un homme simple, qu'il crut très désintéressé, parce qu'il le vit fort habilement refuser tous les bienfaits qu'il lui offrait. Il fit même, dit-on, quelques façons pour accepter le ministère des finances : il allégua sa jeunesse et son incapacité. Je conviens qu'il manquait de moyens; mais je suis bien sûr qu'il ne manquait pas d'ambition. Le bon Louis XYI s'imagina que l'économie avec laquelle il ménageait les dépenses de Saint-Cyr, lui ferait ménager celles du trésor royal avec une parcimonie dont lui, Roi, était disposé à donner l'exemple.

Heureusement pour M. d'Ormesson, Goster était encore là et pouvait le diriger ; mais, malheureusement pour la France, tous les deux furent bientôt déplacés par les intrigues de M. de Galonné. Le pauvre d'Ormesson fut éconduit le â novembre 1783. Il m'avait toujours traité en ami; il avait lu, et je crois même avec fruit, tous mes ouvrages. Sa mère, Mlle de la Houssaye, nous les citait à tout propos, et lui-même, tant que M. de Maurepas avait vécu, ne m'avait pas rencontré une seule fois chez ce principal ministre sans me combler d'éloges. Sa femme, fille de M. Lepelletier de Morfontaine qui» par bonheur pour lui, quitta la place de prévôt des marchands avant la Révolution, avait beaucoup d'esprit et de connaissances. J'ai toujours été considéré dans leur maison comme un de leurs meilleurs amis, soit avant, soit après leur disgrâce.

Je dois avouer que M. d'Ormesson mérita sa chute, et donna comme un imbécile dans le piège que lui tendit son

successeur. Vingt-quatre heures avant qu'il fût renvoyé, jfétais en état de lui prédire ce qui lui arriva. Je n'allai le voir qu'après le coup porté; je le trouvai au désespoir, prêt à pleurer, mais ne pleurant que sur lui-même, et non sur l'État.

Ce fut lui qui m'apprit les perfidies dont il était la vic^ time : on se rappelle qu'alors tous les payements se faisaient en billets de la Caisse d'escompte. Cet établissement était administré par une des plus riches familles de Paris, celle des Marquet. Leur fortune, plus que suffisante pour répondre de tout le numéraire de cette caisse, était due à l'immense commerce auquel ils s'étaient livrés, sous la protection des Paris, dans des entreprises de vivres. Ces Marquet, dont j'ai vu le père faire assidûment sa cour à M. de Beaumont, archevêque de Paris, avaient toujours rendu aux ministres des services importants, et avaient toujours favorisé les amis et les créatures de M. de Choiseul. C'était à la Caisse d'escompte que M. l'évêque d'Autun avait commencé son apprentissage pendant son agence du clergé, et le baron de Talleyrand, qui, sous le règne de Louis XVI, a été^ par la faveur de la Reine, nommé à l'ambassade de Naples, avait épousé une demoiselle Marquet. Une autre demoiselle du même nom a été la première femme de M. de Calonne; celui-ci était donc extrêmement lié d'amitié et d'intérêts avec les administrateurs de cette Caisse d'escompte, qui était alors regardée par le pauvre M. d'Ormesson comme une des principales ressources du trésor royal.

Tel était l'état des choses lorsque Foulon (i) et Calonne

(i) Joseph-François Foulon, né à Saumur en 1715, intendant des années et intendant des finances, fut créé par Louis XV baron de Doué, remplaça Necker au contrôle général des finances le 42 juillet 17S9. Sa nomination excita une vive irritation : étant tombé

Page 1