MES REI,ATIONS AVEC LA FAMILLE DE M. DE LAMOIGNON
mère, fille aînée de l'aîné des deux Bernard, qui avaient partagé avec Mme Mole la succession de Samuel» leur père.
Jeune avocat, comme je l'ai déjà raconté, j'avais été emmené à Goubert, en 1749» par celui que l'on appelait, à cause de sa plaque dorée, Bernard l'Omelette. Il m'avait demandé d'examiner différentes questions relatives à la liquidation de la succession de son père, et j'avais fait pour lui plusieurs consultations qui ne m'ont jamais été payées, tandis qu'elles l'étaient chèrement à mes anciens confrères, auxquels on les faisait ensuite signer; mais j'avais alors besoin de faire des connaissances, et la femme de ce Bernard, fille du marquis de la Goste, en fut pour moi une excellente. Là, j'acquis aussi l'estime et l'amitié de la marquise de Valbelle (1) et de la comtesse de Gergy, qui depuis me lia avec les Languet, archevêque de Sens et curé de Saint-Sulpice. La plus jolie des filles de l'aîné des Bernard était la présidente de Lamoignon; les autres étaient Mme de Ghabannes, Mme de Gourtomer et une Mlle Bernard, non mariée. Malgré toutes ces liaisons avec la famille du nouveau garde des sceaux, je ne laissais pas de craindre les préjugés parlementaires que
(1) Mme de Valbelie épousa depuis M. d'Adhémar, un des trois hommes, avec Vaudreuil et Besenval, qui dominaient la société Polignac, et devint dame de compagnie delà Reine; elle habitait rue du Bac. A son mariage, sa maison passa aux Galliffet, puis au ministre des affaires étrangères, Talleyrand-Périgord, qui l'a rendue propriété nationale et Ta achetée afin d'y placer son département. Je conserve avec plaisir quelques couplets que M. d*Adhémar avait composés pour célébrer les amours qui l'attachaient k sa moitié, et dont celle-ci plaisantait après lui avoir reproché de n'en plus faire de pareils. Cet Adhémar est encore un des honnêtes hommes dont la Révolution a jcausé la mort : le chagrin qu'il en ressentit, pendant qu'il était ambassadeur de France en Angleterre, lui fit perdre la tête, et il revint mourir en France. {Note de Moreau.)
cette magistrature philosophe et janséniste avait conçus contre la doctrine connue de l'auteur des Cacouacs.
Monsieur les redouta aussi pour moi, et il me dit un matin : a Allez voir de ma part M. de Lamoignon; voîls en serez bien reçu. » Je partis sur-le-champ, et effectivement je n'eus qu'à me louer de la mine qu^il me fit, ainsi que de l'air ouvert avec lequel il me parla du chancelier (1) : a Je n'ai qtie cinquante et un ans^ me dit-il, et nous verrons si mon cher cotisin me chassera d'ici... » Je trouvai, dans son antichambre, l'avocat Blondel, qu'il avait nommé secrétaire du sceau, et qui m'accueillit beaucoup plus fraîchement que son maître. Je n'étais pas disposé à l'aimer : il avait écrit des Mémoires fort malhonnêtes contre M. Bertin, mon ami. Toutefois, j'eus bientôt le cachet de la chancellerie. Je mis M. de Lamoignon au courant de mes occupations, et je m'estimai fort heureux de ce que, me laissant tranquille dans mon petit département, il ne me fit aucune part de ses vues.
L'Assemblée des notables fut congédiée le 25 mai 1787. L'archevêque, chargé de la grande réforme des finances, et M. de Lamoignon, chargé de celle de nos lois et de notre magistrature, me parurent alors marcher assez d'accord; au moins, je l'imaginai, parce que cela était de leur intérêt et de celui de l'État. M. Lambert, conseiller d'État, pauvre et père de plusieurs enfants, fut nommé contrôleur général, travaillant non avec le Roi, mais avec l'ar-
(1) M. de Maupeou, malgré sa disgrâce, avait conservé le titre de chancelier. Lorsque M. de la Vrillière était allé lui redemander les sceaux, selon le privilège de sa charge, il était resté assis en parlant à ce ministre et lui avait dit : c Je sais ce que vous venez m'annoneer, mais je suis et je serai toujours chancelier de France. » — On lit dans le Journal de Moreau, à la date du 8 mars d776 : « On a, depuis quelque temps, fait beaucoup d'efforts pour obtenir du chancelier de Maupeou sa démission. On a promis de l'argent au chevalier, son frère, qui a voyagé et n'a rien obtenu. »