MISSION CONFIÉE PAR M. LE COMTE D'ARTOIS
M. le comte d'Artois m'en fit le premier la proposition. Un homme de la Cour, avec lequel il avait contracté une étroite amitié qui ne s'est jamais démentie , prévoyait comme moi nos désastres et lui avait parlé de ma doctrine et de mes idées. Ce prince en parut satisfait et le chargea de m'amener chez lui. Son visage seul suffisait pour mettre à son aise ma franchise; il m'entretint de sa visite à M. de Machault, et me proposa d'aller m'assurer par moi-même de l'usage que l'on pouvait faire de ce vieux ministre. IJ m'offrit chevaux et voiture; sa confiance flatta beaucoup ma vanité, et j'acceptai sa mission; mais je ne voulus point qu'un postillon pût trahir le secret que je devais garder.
Je n'attendais que du Parlement seul le moyen de prévenir les maux dont nous étions menacés; je fis donc confidence de la démarche qui m'était prescrite, à deux magistrats dont je me croyais sûr, parce que leur intérêt même était de nous seconder si leurs intentions eussent été aussi pures que les miennes. L'un était le président de Fleury : j'étais, depuis trente ans, extrêmement lié avec sa famille; et le vieux procureur général, successeur de M. d'Aguesseau, était resté avec moi, jusqu'à sa mort, dans les termes de la plus étroite amitié : la Lettre du chevalier^ qui avait commencé ma fortune, m'avait valu cet avantage. L'autre était M. Lefèvre d'Amécourt, ami de M. Bertin tant que celui-ci a vécu; pendant le ministère de M. de Silhouette, il m'avait paru frappé d'un ouvrage que j'avais donné sur les Privilèges exclusifs (1), et depuis ce temps-là il avait été, au Parlement même, mon protecteur. C'était lui qui m'avait engagé à prendre une charge dans une Cour souveraine, et c'était avec lui que
(i) N** XII du catalogue des ouTrages de Moreau.
M. Berlin et moi étions venus à bout de faire échouer, en 1761, cet énorme projet de Remontrâmes ^ par lequel M. Lambert, alors conseiller aux Enquêtes, comptait mettre en feu tous les Parlements du royaume, à l'occasion de la querelle de celui de Besançon.
Ces deux magistrats approuvèrent ma mission, et, de plus, ils me dirent : « Nous connaissons à merveille le vieux garde des sceaux; eh bien! le jour où vous irez le roir^ nous irons aussi lui demander à dîner. » J'étais assez d*avis de les charger des frais de mon voyage; mais je pénétrai leurs vues lorsqu'ils me prévinrent qu'ils se rendraient ensemble à Arnouville (1), et que leur voiture n'avait que deux places. Je voyageai seul, bien résolu de les observer euxmêmes et de les deviner si je pouvais.
Ce fut le jeudi saint de l'année 1789 que je fis ce voyage, dont le public n'a jamais rien su. Je trouvai nos deux magistrats arrivés. M. de Machault était à l'église, et j'ai toujours pensé qu'il avait été prévenu par eux de notre visite. Quand il rentra, sa stature et sa physionomie m'annoncèrent la plus extrême décrépitude : sa tête , tombée sur sa poitrine, couvrait même son estomac. Il nous parut assez au courant des nouvelles, et nous sembla juger M. Necker à peu près comme nous le jugions. Je lui avouai que, dans l'embarras où était le gouvernement, les princes croyaient que son retour à Versailles en imposerait à la licence, et que, pendant la tenue des États, il pourrait, par d'utiles conseils, garantir la monarchie des formidables attaques du républicain genevois.
Sur cela, ample commentaire de mes deux compagnons. Je remarquai qu'il ne tint pas à eux qu'on ne les regardât comme chargés de ma mission et la partageant,
(i) Village de 550 habitants, à onze kilomètres de Mantes (Seineet-Oise), où habitait M. de Machault.